• La MDMA : le risque de jouer sa vie « à pile ou face »…

    Depuis plusieurs années, la « drogue de l’amour », plus communément appelée la MDMA, signe son retour en Europe. Les différents observatoires épidémiologiques, consacrés aux drogues en Belgique ou en Europe, alertent régulièrement les autorités sur le regain de popularité de cette drogue.

    Principe actif de l’ecstasy, la MDMA (méthylènedioxyméthamphétamine[1]) est une molécule de la famille des amphétamines. Très en vogue dans les années 90, la MDMA a progressivement perdu de son intérêt auprès des consommateurs, notamment en raison d’une perte de qualité.

    Les saisies au Cambodge de l’un des éléments de fabrication i.e. le Safrole – élément alors essentiel à la fabrication de MDMA –  ont également participé à cette baisse significative de la consommation de MDMA, même si aujourd’hui d’autres méthodes provenant de Chine ou d’Inde sont utilisées pour produire cette molécule.

    Le fait que cette drogue soit à nouveau disponible ne m’étonne qu’à moitié, tant il est démontré que des quantités industrielles de pilules d’ecstasy peuvent être produites en quelques jours seulement[2] et que la Belgique figure parmi les principaux pays producteurs au niveau de l’Union européenne[3]. En revanche, ce qui est plus qu’inquiétant c’est que la résurgence de cette substance va de pair avec une augmentation significative du principe actif et donc de sa puissance.

    En effet, les comprimés de cette ecstasy « nouvelle génération » sont parfois dosés à 200 mg de MDMA, alors qu’il est considéré comme dangereux à partir de 150mg[4]. Depuis 2010, par le système de notifications systématiques européen, une augmentation de la teneur et de la disponibilité de comprimé fortement dosés en MDMA a été constatée et a donné lieu à l’émission d’alertes conjointes d’Europol et de l’Observatoire européen des drogues et toxicomanies (OEDT) 2014[5].

    Le 25 mai 2016 déjà, Eurotox, l’Observatoire socio-épidémiologique alcool-drogues en Wallonie et à Bruxelles, publiait sur son site une information plus qu’inquiétante, obtenue par l’Institut Scientifique de Santé Publique (WIV-ISP), dans le cadre du système d’Alerte Précoce (Early Warning System – EWS)[6] et qui visait précisément l’identification de deux nouveaux comprimés d’ecstasy fortement dosés en MDMA. Ces comprimés avaient pu être identifiés grâce au service de testing de l’Asbl Modus Vivendi, service proposé à Bruxelles au lieu d’accueil Modus Fiesta.

    Dans son rapport 2016, l’OEDT confirme ce retour en grâce de la MDMA et l’explique notamment par l’utilisation d’un marketing sophistiqué et ciblé, destiné à la rendre plus attractive auprès des consommateurs de stimulants classiques, mais également auprès d’une nouvelle génération de jeune qui en font principalement un usage récréatif[7].

    L’OEDT estime que 13 millions de personnes ont déjà expérimenté la MDMA en Europe (chiffres de 2014)[8]. Les chiffres démontrent que la MDMA séduit principalement des jeunes adultes (15-34) puisque sur 2,5 millions de personnes qui en ont consommé dans l’année écoulée, 2,1 millions ont moins de 35 ans[9].

    La dangerosité tient principalement du fait que nous avons une méconnaissance complète des conditions dans lesquelles sont produites ces pilules. De plus, à moins de la faire tester, il est impossible pour le consommateur de connaître le dosage de la pilule avant de l’ingérer. Une pilule fortement dosée peut pourtant conduire à des risques de déshydratation ou de sécrétion exagérée de sérotonine qui peuvent toutes deux mener à la mort. Comme l’explique Michael Hogge, épidémiologiste d’Eurotox, pour le consommateur cela revient à « jouer sa vie à pile ou face »[10]. Risques qui ne se limitent malheureusement pas à la MDMA mais qui s’étendent à toutes les nouvelles drogues de synthèses disponibles sur le marché.

    Les législations actuelles, tant nationales ou internationales, ont pour conséquence que les molécules qui composent ces NDS ou legal highs[11] ne sont pas reprises dans la liste des substances faisant l’objet d’une interdiction, tel que décrit dans les conventions internationales ou nationales en matière de drogue.

    Or, depuis la fin des années 2000, on constate une augmentation exponentielle du nombre de NDS identifiées sur le marché des drogues en Europe. L’OEDT a recensé, en 2014, 101 nouvelles substances jamais identifiées auparavant[12]. La rapidité avec laquelle se développent les NDS peut en partie s’expliquer par la facilité à laquelle ces NDS peuvent circuler sur le Darknet [13].

    En raison de la « nouveauté » du phénomène, le marché des NDS est encore trop peu documenté et souffre de l’absence d’enquêtes spécifiques qui pourraient rendre la situation actuelle plus lisible.

    De part leur profil pharmacologique inconnu, un reconditionnement hors de tout contrôle sanitaire et le manque d’informations à l’égard de l’usager, les NDS représentent, malgré leur appellation trompeuse d’euphorisants légaux, un risque sanitaire réel. C’est la raison pour laquelle ce phénomène doit faire, à mon sens, l’objet d’une vigilance particulière en matière de santé publique.

    Toutefois, quand on compare la législation actuelle et la réalité du commerce des NDS, on ne peut que douter de l’efficacité des politiques actuelles en matière de drogue puisqu’il semble que – sur le long terme – le modèle répressif ne nous conduise qu’à une situation comparable au mythe de Sisyphe. En effet, la créativité des revendeurs ne fait malheureusement pas défaut. Les logos et couleurs sont ainsi très rapidement changés et les substances sont remises sur le marché. Par conséquent, on peut en arriver à courir perpétuellement derrière les revendeurs, en raison de leur incessante créativité…

    Bien que je sois absolument convaincu de la nécessité de disposer d’un système d’alerte précoce, tel que mis en place actuellement, j’ai souhaité poser plusieurs questions à la Ministre.

    J’ai tout d’abord demandé à la Ministre si des moyens complémentaires étaient mis en place parallèlement à ce système d’alerte. J’ai également interrogé la Ministre pour savoir si des partenariats entre des institutions spécialisées et la COCOF concernant les nouvelles drogues de synthèse étaient mis en place. J’ai demandé s’il existait une communication ciblée pour prévenir la consommation des NDS en milieu festif et ailleurs.

    J’ai demandé à la Ministre comment une information comme celle fournie par l’ISP concernant les nouveaux comprimés d’ecstasy était traitée et quels sont les moyens dont disposent la COCOF pour tester les drogues qui ont fait l’objet de saisies. Enfin, j’ai demandé s’il existait une étude épidémiologique spécifique aux NDS pour la Région bruxelloise.

    Plus largement, j’ai interrogé la Ministre Jodogne pour connaître la position du gouvernement bruxellois concernant les NDS. J’ai donc demandé quelle était la politique adoptée par la COCOF en matière de drogues et de toxicomanie. Enfin, je l’ai interrogée pour savoir si une concertation entre la COCOF et la COCOM en matière de drogue était en place et le cas échéant si cela était prévue.

    Dans sa réponse, la Ministre a rappelé que la problématique des nouvelles drogues de synthèse est d’autant plus préoccupante que de nouvelles substances sont sans cesse en renouvellement. En effet, la législation permet d’interdire une substance une fois que celle-ci est identifiée comme prohibée, ce qui laisse perpétuellement une porte ouverte à la création de nouveaux produits.

    Dans ce contexte, la Belgique a mis en place au niveau national un système d’alerte précoce définissant la procédure à suivre lorsqu’une substance suspecte est détectée. Instauré dans tous les pays de l’UE depuis 1998, ce système d’alerte précoce (Early warning system) est un système de veille sanitaire qui permet de monitorer les produits dangereux en circulation et d’informer les intervenants et les usagers lorsque ces produits présentent un risque élevé pour la santé. Il est alimenté par les résultats d’analyse des produits saisis par la police et les douanes, les cas d’intoxication suspects détectés dans les hôpitaux ainsi que par le projet de testing de produits destinés aux usagers.

    L’ISP (Institut de Santé Publique) est le point focal belge qui centralise l’information et Eurotox, et son homologue néerlandophone VAD, sont les sous-points focaux chargé de la diffuser aux usagers et aux acteurs de terrain.

    En réponse à ma première question, la Ministre a indiqué qu’il n’existait pas de moyens mis en place parallèlement au système d’alerte précoce étant donné la nécessité de centraliser les données. Cependant, certains dispositifs viennent compléter ce système d’alerte. La Ministre en a cité trois : le service de testing mis en place par Modus Vivendi qui permet aux usagers de faire tester le produit à consommer. Ce service est proposé dans les locaux de Modus Fiesta lors de permanence hebdomadaire et de manière ponctuelle en milieu festif. Si un produit est détecté et jugé suspect, une analyse complète, financée entièrement par la COCOF, est réalisée et l’information est alors relayée directement à l’ISP. En 2016 ce système a permis l’émission de 7 alertes précoces sur 12, démontrant ainsi la nécessité de ce type de dispositif. Le deuxième dispositif est mis en place par l’ASBL Eurotox. Il s’agit d’un forum à destination des professionnels permettant de monitorer les tendances émergentes en matière de drogue. Il permet de partager et centraliser les observations concernant l’apparition de nouveaux produits. Le troisième dispositif est un système de monitoring des urgences qui vise les cas d’intoxication. Ce système a été mis en place en 2016 au niveau national et doit encore être coordonné au système d’alerte précoce et le volet drogue doit encore y être inclus.

    La ministre a indiqué que les institutions dépendantes de la COCOM reçoivent les alertes émises par Eurotox et sont invitées à participer aux forums sur les tendances émergentes.

    Concernant la communication ciblée en milieu festif, la Ministre a indiqué qu’une telle communication était organisée pour la prévention de la consommation des nouvelles drogues de synthèse et des actions spécifiques sont mises en place (par exemple : le livret thématique d’Eurotox sur les nouvelles drogues de synthèse). La ministre a également expliqué que les usagers ont la possibilité d’échanger avec des psychologues de l’ASBL Infor-drogues, partenaire de Modus Vivendi dans ses permanences. Des usagers jobistes formés à la réduction des risques se déplacent également lors des évènements pour tenir les stands et échanger avec le public. Modus réalise également des flyers à destination du public cible.

    La Ministre a ensuite expliqué comment une information était traitée par l’ISP. Lorsqu’un échantillon potentiellement problématique est identifié, l’ISP prend contact avec Eurotox (et VAD pour la Flandre) et ils déterminent ensemble si une alerte est indiquée. L’alerte est alors diffusée par email par l’ISP à un premier ensemble de partenaires tels que les services d’urgence, la police et les laboratoires de toxicologie.

    Eurotox adapte ensuite l’alerte de l’ISP sous format A4 imprimable en y joignant toutes les informations nécessaires à l’identification du produit et en y décrivant les effets du produit et les risques associés. Les alertes sont complétées par une série de conseils de réduction des risques et de renseignements utiles. Les messages d’alerte précoce sont diffusés directement aux usagers de manière ciblée par Modus Vivendi. Des flyers spécifiques sont distribués dans des interventions de réduction des risques en milieu festif et comprennent la description du produit, ses effets ainsi que les risques et les moyens de les réduire. Les associations de réduction des risques sont présentes sur les réseaux sociaux et relayent l’information.

    Concernant les moyens dont dispose la Région pour tester les drogues qui ont fait l’objet d’une saisie, la Ministre a indiqué que ce sont les autorités fédérales qui sont en première ligne et qu’il conviendrait dès lors d’interroger le gouvernement fédéral sur cette question.

    Au sujet des études épidémiologiques disponibles à Bruxelles, la Ministre a indiqué qu’il n’existe actuellement pas d’études épidémiologiques spécifiques aux nouvelles drogues de synthèse. L’enquête de santé par interview de l’ISP inclus une question sur les legal high mais le faible taux de répondants à ces questions permet peu d’analyse au niveau régional. Eurotox et le service de santé publique de l’ULB sont en contact pour envisager la faisabilité d’introduire des questions relatives aux drogues et plus spécifiquement aux NDS dans la prochaine enquête HBSC qui sera menée en milieu scolaire en 2018.

    Un projet soutenu par Belspo est également en construction sur cette thématique, projet auquel Eurotox et Modus Vivendi participent activement. Il porte notamment sur le testing d’échantillons ainsi que sur une enquête par questionnaire et des focus groupe auprès d’usagers.

    Pour terminer, concernant la politique du Gouvernement francophone bruxellois la Ministre a indiqué que des moyens importants étaient consacrés à la réduction des risques en matière de drogue ainsi qu’à la prise en charge des usagers ayant une consommation problématique en ambulatoire. Il n’y a pas de position en tant que telle du Gouvernement si ce n’est la volonté de considérer la consommation de drogue comme une danger potentiel en subsidiant les associations actives dans la réduction des risques et, de manière plus large, en votant le budget annuel consacré à cette question. Enfin, la Ministre a confirmé qu’il existe bien une concertation entre la COCOF et la COCOM au sujet des politiques menées en matière de drogue et cette concertation se centre actuellement sur la collaboration en matière de recueil de données.

    Suite à la réponse du Ministre, j’ai rappelé l’importance de maintenir des dispositifs tels que celui proposé par Modus Vivendi/Fiesta. En effet, je pense qu’il est nécessaire de garder un contact avec les usagers notamment en milieu festif que ce soit pour les informer ou pour leur permettre de tester les drogues en circulation dans notre Région. Le système de testing est donc un outil essentiel pour permettre l’identification des nouvelles drogues potentiellement dangereuses pour les usagers. C’est donc un dispositif qu’il faut soutenir tant il a démontré son efficacité.

    [1] http://www.drogues-info-service.fr/Tout-savoir-sur-les-drogues/Le-dico-des-drogues/Ecstasy-MDMA#.WNJJ6hh7TVo

    [2] Dans Moustique, « Les nouvelles overdoses », 22 février 2017, p. 26-29.

    [3] OEDT 2016, p. 26.

    [4] Moustique, ibidem.

    [5] OEDT 2016, p. 28.

    [6] http://eurotox.org/alertes/

    [7] OEDT 2016, pp. 11-12.

    [8] OEDT 2016, p. 13.

    [9] Idem.

    [10] Moustique, ibidem.

    [11] Eurotox Asbl, NDS, Nouvelles drogues de synthèse, livret thématique n°1, mars 2015, p. 5.

    [12] Eurotox Asbl, NDS, Nouvelles drogues de synthèse, livret thématique n°1, mars 2015, p. 6.

    [13] Idem. L’OEDT dénombrait déjà 693 sites web en 2012 contre 170 sites en 2010.