• Julien Uyttendaele: » Les autorités publiques doivent développer la Blockchain dans leurs services aux citoyens »

    À l’heure du développement exponentiel de certaines technologies, il n’est plus question de limiter l’utilisation de la technologie aux seuls spécialistes dans ce domaine. Le progrès technique s’impose et apparaît progressivement comme un pilier de notre société, les scientifiques parlent désormais de « quatrième révolution industrielle » ou d’une « industrie 4.0 ». Bruxelles a déjà fait un petit pas dans son développement en tant que ville intelligente (smart city), mais il reste énormément de lacunes à combler.

    L’une des technologies émergentes est la « blockchain », ou chaîne de blocs. On en parle souvent à propos du bitcoin, mais il faut bien distinguer les choses : le bitcoin en est une application, mais c’est une goutte d’eau dans un océan d’opportunités. La chaîne de blocs est une méthode de stockage et de transmission de données.

    Elle présente un caractère autonome novateur, car elle est décentralisée et chiffrée. La décentralisation suppose la distribution sur plusieurs ordinateurs et donc une surveillance constante des modifications rendant les données incorruptibles, tandis que le chiffrage utilise des techniques cryptographiques permettant de contrôler les données ajoutées. La chaîne de blocs ne permet pas de retour en arrière, car toute donnée modifiée ou supprimée l’est simultanément sur tous les ordinateurs du réseau, et offre donc un niveau optimal de sécurité, de rapidité et de transparence. Cette technologie rend la perte de données impossible et constitue un vrai rempart à l’instabilité.

    L’utilisation de la chaîne de blocs peut se transposer à une multitude de domaines. Les services publics pourraient, par exemple, l’utiliser dans leurs administrations : dans la gestion des titres de propriété, pour répertorier les données des citoyens, dans l’internet des objets, en émettant des cryptomonnaies, dans la gestion des primes ou des subsides, pour certaines politiques de rémunération, pour une série d’autorisations ou de licences, dans la gestion des impôts régionaux et communaux, voire pour refondre notre système électoral, à l’instar de l’Estonie.

    D’autre part, l’intelligence artificielle (IA) influencera elle aussi profondément le fonctionnement de notre société. L’IA est un logiciel élaboré de manière à apprendre par lui-même. Il est capable de simuler l’intelligence et de répondre à une exigence de performance jamais égalée auparavant sur le plan technologique. Ainsi, ces technologies s’approchent de nous à grands pas ; elles ne relèvent pas du monde de la science-fiction, mais sont de plus en plus réelles. Les implications pour la société seront inéluctables. Il faut dès à présent penser à intégrer ces transformations.

    Dans un tel contexte, Bruxelles doit travailler sur ces questions et organiser des transitions axées sur l’adaptation. Or la Belgique a déjà pris du retard par rapport à d’autres pays et le potentiel de ces innovations n’est pas à sous-estimer ni à ignorer. La technologie doit donc s’inscrire dans une réflexion globale qui ne s’arrête pas au seul monde de l’industrie numérique. L’innovation technologique est essentielle à la croissance économique et à l’amélioration de la qualité de vie que notre modèle social vise à atteindre.

    J’ai profité de cette interpellation pour demander à la Secrétaire d’Etat si la Région a déjà commencé à s’interroger sur ces technologies, si des missions d’information ont débuté et quels sont précisément les projets déjà lancés. J’ai également interrogé la Secrétaire d’Etat pour savoir si des acteurs de terrain sont soutenus par la Région afin de préparer Bruxelles à cette révolution numérique.

    Le 1er février 2018, la Commission européenne a lancé l’Observatoire-forum des chaînes de blocs de l’UE. Au niveau de la Région de Bruxelles, j’ai demandé si un travail de recherche a été mis en place sur la technologie de la chaîne de blocs, quelles sont les premières conclusions et si un rapport va être prochainement publié.

    J’ai également interrogé Mme Jodogne pour savoir si la conférence interministérielle de la fonction publique et de la modernisation des services publics ou le Centre d’informatique pour la Région bruxelloise (CIRB) étudient l’application de cette technologie et si la Région et le gouvernement fédéral collaborent déjà sur ce point.

    J’ai demandé si le gouvernement envisage d’effectuer une analyse d’impact de l’IA sur l’emploi à Bruxelles, en particulier sur les disparitions de certains métiers dans le secteur des services, jusqu’ici relativement protégé par l’automatisation.

    Enfin, j’ai interrogé la Secrétaire d’Etat pour savoir comment sont appréhendés les risques potentiels liés à ces technologies encore mal maîtrisées.

    Dans sa réponse, la Secrétaire d’Etat Cécile Jodogne a indiqué que le 10 avril 2018, la Commission européenne et la présidence bulgare ont organisé la Journée du numérique. Les thèmes de la chaîne de blocs et de l’intelligence artificielle y ont été largement abordés.

    Elle a expliqué qu’à cette occasion, deux documents ont été signés par la plupart des États membres, dont la Belgique. Ceux-ci concernaient :

    – une intention de collaborer au sujet de l’intelligence artificielle ;
    – le lancement européen d’une collaboration autour de la thématique de la chaîne de blocs.

    Pour préparer ce sommet, une concertation a eu lieu entre le niveau fédéral et les Régions. La Région bruxelloise y a, bien entendu, défendu la signature de la charte concernant l’intelligence artificielle et la chaîne de blocs par les autorités fédérales. Elle est également bien impliquée dans les groupes de travail avec les différentes Régions et le niveau fédéral.

    Cécile Jodogne a indiqué que compte tenu de l’importance stratégique grandissante de ces matières au niveau académique à Bruxelles – de nombreuses entreprises ainsi que d’importantes universités y sont en effet implantées -, il est important que la Région bruxelloise ne rate pas le train de l’intelligence artificielle. Bruxelles n’a évidemment pas attendu l’Europe ou le sommet européen qui s’annonce.

    La Secrétaire d’Etat m’a renvoyé aux actions relatives à la recherche de ma collègue, Mme Laanan, très active dans ce domaine. Mme Laanan a ainsi lancé plusieurs appels à projets, notamment celui dans le cadre du programme Team up, qui ont permis de financer 19 projets pour un montant supérieur à 12 millions d’euros, une somme importante. Elle a également évoqué le programme Anticipate, un appel à projets relatif à l’intelligence artificielle.

    Au début de cette année, Fujitsu a choisi Bruxelles pour y installer son centre de développement et de recherche concernant la chaîne de blocs. Le Centre d’informatique pour la Région bruxelloise (CIRB) collabore d’ailleurs avec eux sur ce dossier. Un accord de non-divulgation a été signé à ce sujet en mars dernier.

    Depuis plusieurs mois, le CIRB participe également à deux initiatives en matière de chaînes de blocs. L’une consiste en un projet fédéral et interrégional d’innovation, mis en œuvre en collaboration avec le Service public fédéral Stratégie et Appui (SPF BOSA), les autorités flamandes, la Ville d’Anvers, Digipolis, Smals, la Région wallonne… La première phase, technologique, vise à mettre en place une chaîne de blocs entre les organisations. Ce groupe de travail fonctionne en mode laboratoire sur les sujets fonctionnels suivants : le cycle de vie d’une personne, comme la naissance ; les déménagements et le lien avec la commune ; les diplômes, qui sont une matière communautaire, mais cela ne nous empêche pas de travailler sur le sujet.

    La Secrétaire d’Etat a en outre indiqué qu’il existe tout un débat sur la question spécifique de l’analyse d’impact de l’intelligence artificielle sur l’emploi. Nombre d’études existent et les chiffres varient. Elle m’a donc suggéré de poser la question à M. Gosuin, qui dispose peut-être d’informations à ce sujet.

    Dans ma réplique, j’ai indiqué être satisfait des réponses relatives aux différents partenariats. Il en existe donc au niveau européen, notamment avec le lancement d’une collaboration axée sur la chaîne de blocs.

    Concernant les différents appels à projets, c’est positif, car nous soutenons des acteurs de terrain actifs dans ce domaine avec des montants déjà importants.

    Concernant les acteurs privés qui s’installent à Bruxelles, il serait très intéressant de continuer à développer Bruxelles comme véritable centre européen de la chaîne de blocs, en raison de la présence des institutions européennes et du développement du secteur privé.

    Concernant les coopérations avec les autres entités, il y a donc une « interorganisation » relative à la chaîne de blocs qui se met progressivement en place et vise à transférer, partager des données liées aux citoyens, de leur naissance jusqu’à leur décès.

    Cela va dans le bon sens, mais j’ai indiqué avoir l’impression que le CIRB ou les autorités bruxelloises mènent une véritable réflexion centrée sur notre Région. Les collaborations sont évidemment très importantes pour le développement des technologies, lequel a un prix. Mais de nombreuses tâches internes à la Région bruxelloise pourraient être, en outre, automatisées ou rentrer dans ce nouveau paradigme grâce à la technologie de la chaîne de blocs. Le recours à cette technologie a un sens, notamment pour la fiscalité et toute une série d’autorisations administratives où il n’y a pas un véritable pouvoir d’appréciation des autorités politiques ou administratives.

    C’est un investissement, mais qui dit investissement, dit retour sur investissement. Je crois que nous avons encore beaucoup de travail à effectuer sur ce point. J’ai donc invité le CIRB, ou le gouvernement dans son ensemble, à réfléchir à des applications possibles pour nos services publics dans le cadre du développement de Bruxelles, en tant que ville intelligente.