• Sexualité et handicap: Julien Uyttendaele relance le débat sur les “auxiliaires de câlins”

    Ce matin, en séance plénière du Parlement Francophone Bruxellois, j’ai interrogé la ministre Céline Frémault sur le statut et la formation des auxiliaires sexuels pour personnes handicapées.

    J’ai d’abord rappelé que la vie affective et sexuelle de chacun/e de nous concerne notamment deux aspects essentiels : tout d’abord le droit à l’intimité de la vie corporelle, mais également le droit de s’émanciper et de vivre pleinement cette liberté sexuelle, dans le logement spécifique ou adapté qui lui revient, que ce logement soit individuel ou partagé par la collectivité, et bien sûr en fonction de ses possibilités psycho-physiques.

    En ce sens, l’éducation – mais également l’accompagnement – de la vie affective et sexuelle des personnes en situation de handicaps doit être une préoccupation primordiale, pour les équipes des établissements sociaux et médico-sociaux.

    Mais, nous le savons, leur mission est loin d’être simple et également encadrée. Il s’agit d’abord de protéger des personnes devenues vulnérables ou fragiles, mais aussi de respecter, comme il en va d’ailleurs pour tout sujet de droit, leur vie privée, donc leur intimité, et par conséquent leur vie sexuelle et affective, sans oublier leur orientation sexuelle, leurs désirs, leurs pratiques, la manifestation spécifique et l’expression quotidienne de ces désirs, comme, par exemple, pour ne citer que quelques cas de figures : le besoin de toucher, de voir, de sentir, de caresser, d’aimer, en somme ce droit fondamental de jouir.

    En ce sens, je pense qu’il est impérieux de soutenir, d’accompagner et de former les auxiliaires sexuels, appelés aussi élégamment les « auxiliaires de câlins ». Ces personnes font un travail admirable mais aussi délicat ; il faut leur rendre hommage pour ce travail social décisif qu’elles et ils accomplissent dans un contexte qui n’est pas aisé.

    Dans le cas des personnes en situation d’handicaps, l’enjeu sociétal est de taille, d’autant qu’il faut veiller au bien-être complet de la personne, tout en conciliant ces démarches avec les exigences de la vie en institution ou dans des logements adéquats.

    Uyttendaele-éducateurs

    Or justement, le Service Phare prévoit que « les personnes en situation de handicap ou les ménages comportant une personne handicapée et qui entrent dans les conditions d’accès au logement social bénéficient d’une priorité d’accès et dans le cas d’un handicap locomoteur, d’un accès à un logement adapté », avec des avantages précis : nombre de chambres, protection par rapport aux mutations, réduction de loyer, etc. ».

    De même, dans le cadre des travaux du Groupe « Logement et handicap », la Ministre a dit vouloir, dans le cadre de la réforme de la législation organisant les AIS, « réserver un quota de logements destinés à un projet d’habitat pour personnes handicapées dans le cadre d’un partenariat avec un organisme agréé par la Cocof, Cocom ou VGC et qui prévoit dans son objet social une mission d’inclusion pour personne handicapée ».

    Par conséquent, j’ai posé ces questions à la Ministre :

    – Où en est cette réforme et sur quel agenda sommes-nous désormais, notamment en ce qui concerne le partenariat évoqué ?

    – Une action de sensibilisation a-t-elle débuté ?

    – Puisque nous parlons ici de vie affective et sexuelle, vous aviez également évoqué une initiative concernant l’octroi de cours d’éducation à la vie relationnelle, affective et sexuelle dans plusieurs écoles spécialisées. Qu’en est-il de l’avancement de ce projet ?

    – Y a-t-il eu une concertation avec le secteur et une campagne de sensibilisation en la matière a-t-elle eu lieu ?

    – Enfin, un bureau d’études indépendant, Sonecom, a été choisi pour réaliser l’étude intitulée “Étude qualitative portant sur les besoins des personnes en situation de handicap de grande dépendance”. Celle-ci porte sur un échantillon raisonné de personnes résidant à Bruxelles, en veillant à la diversité des situations étudiées. Cette enquête qualitative veut aussi partir du point de vue des personnes concernées, en sorte de les comprendre là où elles vivent et dans la façon dont elles vivent ? Quand pourra-t-on s’attendre aux résultats de cette étude ? L’étude prendra-t-elle en compte ces aspects relatifs à la vie sexuelle que j’ai pu évoquer ? Un calendrier d’action est-il déjà prévu à cet effet ?

    Mais j’ai également fait, dans cette question parlementaire, une référence immédiate à l’actualité, via un article* mis en ligne ce matin par la RTBF et qui mérite toute notre attention car il donne la parole aux personnes concernées.

    Il rappelle ainsi que « la République tchèque est le premier pays ex-communiste à voir apparaître ce secteur professionnel de l’assistance sexuelle et rejoint ainsi des pays tels que les Pays-Bas, l’un des pionniers en la matière, le Danemark, la France, l’Allemagne ou la Suisse ».

    A sa lecture, j’ai souhaité poser ces questions complémentaires :

    – Qu’en est-il de la formation des « enseignant/e/s sexuel/le/s » à la vie des personnes handicapées, dans toutes les dimensions de celle-ci : psychique, physique, organique et bien sûr affective, surtout quand il s’agit de neutraliser les effets de dépendance ou de clientélisme ?

    – Est-ce que des formations et accompagnements spécifiques sont prévus pour les « auxiliaires de câlins » ?

    – Qu’en est-il des dispositions qui devraient être prises pour que cette mission fondamentale des « enseignantes » ne tombent pas sous le chef d’accusation d’une pratique du proxénétisme, surtout quand on sait combien nous manquons de courage et de lucidité dans notre refus de reconnaître les travailleurs du sexe, au point de faire à leur égard de la discrimination!

    ***

    Dans sa réponse, la Ministre a rappelé l’existence d’un ensemble de dispositifs : les enjeux du service Phare, le rôle du tiers dans le cadre de la vie relationnelle, les colloques et conférences sur la matière, les salons, etc. Elle a encore rappelé que la formation EVRAS est bien prise en compte et que ses budgets sont augmentés.

    Pour la ministre, l’accompagnement de la personne handicapée est essentielle, pour travailler à son bien, en travaillant à une relation de confiance qui soit bien la sienne et pas celle de son entourage qui est parfois oppressant ou moralisant, tellement les clichés et les représentations sont lourds à vivre.

    La Ministre a aussi rappelé qu’elle soutient le droit à l’aide à la parentalité pour les personnes handicapées et qu’elle veut lutter contre toutes les formes de violence. A cet égard, les personnels des centres ont un grand travail à faire. Il faut les soutenir et les former.

    Sur mes questions très précises sur les enseignant/e/s sexuel/le/s, la réponse de la Ministre est pour le moins négative. Je rapporte ici les éléments percutants et interpellants de sa réponse. Pour elle, cette demande est minoritaire, en France et en Belgique et la Ministre voit donc ici une sorte de demande de création d’un répertoire des travailleurs du sexe, donc ce serait des « prostituées », formées et rémunérées, pour « répondre à une demande sexuelle masculine irrépressible et devant être satisfaite ».

    La Ministre a ajouté que l’association française « Femmes pour le dire – Femmes pour agir » s’est positionnée contre la demande des aides sexuelles. En ce sens, il s’agit, selon la Ministre, de marchandiser la sexualité des personnes et d’apporter une très mauvaise réponse ! La Ministre ajoute aussi que, sur le plan juridique, la mise en œuvre de cette assistance a posé des problèmes lourds car il a fallu revoir toutes les lois relatives au proxénétisme. Elle estime aussi que se pose le problème du financement par l’État et celui des droits à l’assurance et à la sécurité sociale.

    Et enfin, elle a aussi martelé que le droit à la sexualité n’est pas une « créance » – c’est un droit liberté – et que la mention d’un « devoir conjugal » a disparu du droit. Elle a affirmé : « Les relations sexuelles ne sont pas un droit dont l’État serait garant ou redevable à ses citoyens.» Pour elle, il serait donc « curieux que sous couvert de soins l’on réintroduise un concept réactionnaire comme celui du servage sexuel ». Pour la Ministre, il faut une réflexion approfondie.

    C’est clair, le chemin est long et les idéologies ne sont pas de nature à aider à prendre la pleine mesure des nécessités d’action. Ce n’est pas la première – et hélas pas la dernière fois – que politique et réalité ne font pas bon…ménage !

    *http://www.rtbf.be/info/societe/detail_des-assistantes-sexuelles-aident-les-handicapes-a-connaitre-le-plaisir?id=9205590

    Note sur cet article.

    L’article évoque les propos d’Iva : « Certains handicapés mentaux ou en situation de handicap complexe ne savent même pas dire ce qu’ils désirent. Pour le savoir, j’utilise des images ». Elle ajoute que « les handicapés cachent au fond d’eux plein d’énergie refoulée », puis que « une fois cette puissante énergie libérée, leur humeur s’améliore sensiblement et ils sont plus faciles à aborder », constate Iva. Je pense qu’il en va de même pour chacune et chacun de nous car la vie sexuelle est d’abord une pulsion et il nous revient de la vivre, de l’habiter, de la moduler, etc. Les stéréotypes ont parfois la vie dure… il faut toujours les déconstruire.