• Julien Uyttendaele: “la cyberdépendance, une toxicomanie du 21ème siècle !”

    A l’approche de la journée mondiale contre la cyberdépendance (« La journée sans facebook »), j’ai interpellé la ministre Cécile Jodogne en séance plénière de la COCOF.

    En préambule à mon interpellation, j’aimerais partager avec vous quelques passages de la carte blanche de  Luc Brabandere, paru dans la Libre de ce lundi 22 février.

    “Huit, dix, parfois douze heures par jour, nous sommes “connectés”. Nous le sommes avec fil ou sans fil, le jour ou la nuit, que nous soyons nomades ou sédentaires, à haut débit ou à lent débit, volontairement ou non, gratuitement ou moyennant payement, de manière concentrée ou de manière distraite, pour le travail ou pour le loisir, avec des gens qui nous sont proches ou avec des inconnus, avec des humains ou avec des algorithmes. Nous sommes devenus connectés, hyperconnectés même, c’est une évidence.

    Mais connectés à quoi, finalement ?

    Cette question posée ne reçoit que des réponses vagues. On se dit connecté à Internet, au réseau, aux informations (!), aux amis (?), aux marchés financiers, au cloud… ou alors plus flou encore à des “objets”. Des objets connectés évidemment.

    On dit aujourd’hui “il y a du réseau” comme on dit “il y a du soleil” ou “il y a de l’ambiance”.

    Mais un paradoxe important devrait nous faire réfléchir. Plus nous sommes “connectés”, plus nous sommes… déconnectés de la réalité du monde physique. Un capitaine au long cours aujourd’hui ne sent plus la mer ni le vent, et c’est à peine s’il regarde encore par la fenêtre.

    (…)

    Quelles garanties avons-nous sur le fondement, sur l’exactitude ou la précision, sur la fiabilité de ce que ces connexions nous proposent ?

    La grotte de Platon est aujourd’hui tapissée d’écrans. Mais que nous disent-ils du monde ? Ce que d’autres prisonniers d’autres grottes ont cru comprendre du monde…

    (…)

    La différence entre le vrai et le faux n’a jamais été aussi difficile à établir.

    Plus nous nous connectons, plus nous nous éloignons du monde extérieur. On nous enfume d’oxymorons comme “réalité virtuelle” ou “réalité augmentée”. Publicitairement efficaces sans doute et journalistiquement attrayants certes, mais logiquement défectueux.

    Ce n’est pas la réalité qui devient virtuelle, mais bien les sens supposés l’appréhender. Ce n’est pas la réalité qui est augmentée, mais bien la distance qui nous en sépare.

    L’informatique fait écran – l’expression n’a jamais été aussi bien choisie – entre ce que sont les choses et ce que nous croyons qu’elles sont.

    (…)

    Quand on clique sur Google on reçoit de l’information, certes. Mais on oublie qu’on en donne aussi sans rien demander en échange ! C’est nous qui sommes gratuits, pas les services que nous utilisons.

    Blaise Pascal écrivait fort justement “Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne pas savoir demeurer en repos dans une chambre ”. Il parlait d’une chambre où il n’y a pas le wi-fi, bien sûr.”

    Son constat est dur mais vrai. Toutefois, n’oublions pas qu’internet est aussi un fabuleux outil de partage des connaissances dans cette si belle universalité que représente “la toile”.  C’est aussi un lieu de démocratie et de révolte.

    En une vingtaine d’années, Internet a pris une place centrale dans le quotidien des Bruxellois[1]. En 2014, 82,8% des ménages belges disposaient d’une connexion à internet dont 97,6% à haut débit[2]. On peut également remarquer que la fracture numérique se réduit d’année en année. Alors qu’en 2012, 15,4% des individus n’avaient jamais utilisé internet, ils ne sont plus que 12,9% en 2015[3]. On peut également mentionner l’accélération remarquable du nombre de ménages disposant d’une connexion mobile à haut débit (14,7% en 2012, 21,7% en 2014)[4].

    Aujourd’hui, nous sommes généralement connectés à la toile via plusieurs appareils (smartphone, tablette, laptop, montre, autres objets connectés, etc.), de manière simultanée. Cette multiplicité d’outils permettant de se connecter à internet nous place dans une situation de connexion permanente où les notifications électroniques rythment nos journées, voire nos nuits et scandent les rythmes sociaux.

    Alors que certains usagers arrivent à limiter leur usage d’internet, de nombreux autres « dépassent les limites d’une connexion ‘normale’ » et développent alors une véritable dépendance, perdant tout contact avec les autres et la vie réelle, engendrant de ce fait, d’une part, des problèmes familiaux, sociaux, affectifs et professionnels et, d’autre part, certains problèmes de santé physiques tels que perte de poids, troubles du sommeil, migraines, etc… »[5]. Comme toute drogue, l’addiction à internet peut dans certains cas être moins invasive et dès lors moins détectable, ce qui peut rendre nos actions politiques de prévention et d’aide plus ardues.

    Ot, il ne fait aujourd’hui plus aucun doute que la cyberdépendance ou cyberaddiction constitue un trouble mental représentant «une forme de toxicomanie moderne sans consommation de produit »[6], une toxicomanie du 21e siècle.

    Uyttendaele-BanksySmartphone

    (Oeuvre de Banksy)

    Par ailleurs, le cyberdépendance est diversifiée dans ses modes de propagation, ce qui en fait un phénomène touchant la population dans son intégralité, quelque soit l’âge, le sexe, le milieu social ou culturel. On peut notamment mentionner la dépendance aux courriers électroniques, aux fora de discussion, aux sites pornographiques, sites d’actualité, sites de vidéos en ligne ou aux jeux vidéo et jeux d’argent[7] [8]. Internet est donc un moyen de communication, d’information ou de récréation à double tranchant. Il a révolutionné notre monde en le rendant tout à la fois plus et moins distant de chaque citoyen. Il s’agit d’un outil qui peut créer des génies ou des abrutis selon l’utilisation que l’on en fait.

    Les pouvoirs publics ont une responsabilité très importante à jouer dans ce défi de l’utilisation rationnelle et critique d’internet.

    J’ai donc interrogé la ministre pour savoir si des instruments et communications étaient mis en place pour prévenir la surconsommation d’internet et le cas échéant si de telles dispositions étaient prévues.

    J’ai également interrogé la ministre pour savoir quels étaient les canaux mis en place pour soigner les personnes cyberdépendantes et si des tests de dépistage existaient déjà pour les identifier.

    De plus, j’ai demandé à la ministre si des formations à l’utilisation d’Internet étaient déjà dispensées dans nos écoles ainsi que dans les organismes bruxellois de formation. Ces formations représentent, à mon sens, un outil indispensable pour parvenir à une utilisation critique d’Internet.

    Uyttendaele-Cyberdépendance

    Enfin, j’ai interrogé la ministre sur le nombre de personnes cyberdépendantes en Belgique et s’il existe des partenariats avec les autres communautés sur ce sujet.

    Dans sa réponse, Cécile Jodogne a confirmé que dans l’Internet, il y a le meilleur et le pire. Les développements en matière de réalité virtuelle peuvent dans certains cas permettre d’être plus connecté au monde réel mais, à l’inverse, implique dans certains cas d’être plus déconnecté en vivant dans un monde totalement parallèle. Ce sont les contenus de ces outils qui seront décisifs.

    Pour la ministre, la cyberdépendance est devenu un sujet de préoccupation très important pour les parents et les éducateurs. Il s’agit d’un phénomène encore peu connu et la médiatisation qu’il suscite dérive parfois  vers de la dramatisation, ce qui ne facilite pas une appréhension adéquate de la question.

    La cyberdépendance recouvre plusieurs types d’addiction: dépendance aux jeux, la dépendance relationnelle, le cyber-sexe et la recherche compulsive d’informations, appelée  cyber-amassage. Il semble cependant ne pas avoir de consensus quant à la manière d’appréhender cette dépendance, vue soit comme un symptôme ou une pathologie spécifique, soit comme le signe d’un malaise plus général voire comme un mode de vie encore insuffisamment étudié.

    Les données relatives à la prévalence sont difficile à obtenir vu cette absence de consensus dans le monde scientifique. Toutefois un rapport financé par la politique scientifique fédérale Belgique en 2012 fait état d’une prévalence 9,5% d’utilisateurs compulsifs parmi les adolescents interrogés et de 12,2% parmi les adultes interrogés.

    Plusieurs outils existent pour lutter contre la cyberdépendance. Certains sont proposés par des services financés par la COCOF:

    – Le site “Aide aux joueurs” proposé par  l’ASBL le Pelican met à disposition de l’information, un outil d'”auto-test-” ainsi que du “self-help”.

    – Le site “Stop ou encore” mis en ligne par Infor-Drogues qui permet de faire le point sur des consommations diverses, notamment l’usage d’internet.

    – Le site “J’arrête quand je veux” permet également d’aborder la dépendance aux jeux vidéos et s’adresse quant à lui aux jeunes, aux enseignants et aux parents.

    Par ailleurs les associations Infor-Drogues et Le Pélican sont agréés en tant que service ambulatoire et offre dans ce cadre des informations et des consultations aux personnes qui en font la demande.

    Du côté de la FWB, “YAPAKA”a mis en ligne un manuel d’aide aux professionnels intitulé “Cyberdépendance et autres croque-mitaine” ainsi que l’ouvrage “Quia peur du grand méchant web?”. La FAPEO a également mis en ligne un guide intitulé “Comprendre les nouvelles dépendances. Le cas de la cyberdépendance”.

    En ce qui concerne les ressources d’aide et de soin, on peut citer l’unité assuétude du centre Chapelle-aux-Champs agréée par la COCOF, la Clinique du jeu pathologique qui propose des consultations et des groupes de parole à l’hôpital Brugmann.

    En ce qui concerne les concertations, un groupe de travail a tout récemment été mis en place au sein cellule politique générale “Drogues”. Il est consacré à la dépendance aux jeux et inclura dans ces travaux la question des jeux en ligne. L’objectif est le développement d’une politique d’action en encourageant des concertations interministérielles pour élaborer une stratégie commune contre la dépendance aux jeux.

    Enfin, toujours selon la ministre, c’est une question qui ne fait pas encore l’objet de beaucoup d’études, qui revêt des aspects diversifiés et qui rentrent en confrontation avec un monde en pleine évolution dans lequel on pourra trouver le meilleur et le pire.

    Dans ma réplique, j’ai bien entendu invité la ministre à prolonger et amplifier ces études car c’est un phénomène encore trop méconnu dans le monde politique alors que nous sommes dans cet hémicycle peut-être les premiers concernés par cette addiction nouvelle. Concernant les actions de promotion et d’assistance, je lui ai indiqué que la focalisation sur la question de l’addiction aux jeux démontrait notre naïveté sur cette question. La cyberdépendance rassemble de nombreuses autres addictions et assuétudes totalement étrangères au secteur du jeu en ligne. Se limiter à la cyberdépendance liée aux jeux constituerait une grave erreur car cela démontrerait notre incompréhension totale sur cette question cruciale à l’aube du troisième millénaire.

    Parallèlement à ces études, j’ai également invité la ministre à développer des opérations de communication et de formations sur internet ciblées et adaptées aux différents types de dépendance identifiés.

    Enfin, je suis revenu sur la question de l’éducation critique à internet. Dans les écoles mais aussi dans les organismes de formation, on doit aussi prévoir des supports d’information et de formation concernant l’utilisation d’internet. Ceci permettrait aux étudiants mais aussi à tout un chacun de pouvoir mieux départager le vrai du faux et mieux utiliser cet outil qui reste malgré tout fabuleux.

    [1] Infor-Drogues, L’addiction à internet, p. 2.

    [2] SPF Economie, PME, Classes Moyennes et Energie, Baromètre de la société de l’information 2015, p. 107, disponible sur : http://economie.fgov.be/fr/binaries/Barometre_de_la_societe_de_l_information_2015_tcm326-269296.pdf [dernière visite: 17 décembre 2015].

    [3] Idem.

    [4] Idem.

    [5] La Cyberdépendance, Série de recueils documentaires n°20, 2009-2010, UCL-IRSS-RESO, p. 4

    [6] La Cyberdépendance, op. cit., p. 5 ; J.B. ANDRO, Cyberaddiction, nouvelle « toxicomanie sans drogues, Fédération française de Psychiatrie Psydoc-France, p. 10. Voy. aussi Un jeune passe en moyenne 3h12 par jour sur son smartphone: voici le danger principal dont il faut se méfier, RTL Info, 01/12/2015 [dernière visite : 07 janvier 2015], http://www.rtl.be/info/belgique/societe/un-jeune-passe-en-moyenne-3h12-par-jour-sur-son-smartphone-voici-le-danger-principal-dont-il-faut-se-mefier-775584.aspx

    [7] V. CORDONNIER, Cybersexe et addiction : quelle thérapie ? in « Sexologie », n°15, 2006, pp. 202-209.

    [8] La Cyberdépendance, op. cit., p. 4. ; Infor-Drogues, L’addiction à internet, p. 3.

2 Comments

  1. Felicissimo says: 25 juillet 2017 at 9 h 38 minRépondre

    Bonjour,
    Je voudrais savoir si vous donnez rendez-vous pour une consultation individuelle ou si vous pouvez indiquer un spécialiste en cyber dépendance qui le fait.
    Merci

    • Julien says: 8 novembre 2017 at 15 h 01 minRépondre

      Bonjour, je pense que l’ASBL Le Pelican (à Bruxelles) peut vous renseigner.
      Bonne journée,
      Julien Uyttendaele