• Julien Uyttendaele: “Nous devons soutenir, encadrer et développer le financement participatif”

    En commission des Affaires économiques de ce jeudi 2 juin, j’ai posé plusieurs questions au Ministre Didier Gosuin sur « L’état du financement participatif en Région bruxelloise ».

    L’origine de ces formes alternatives de financement remonte à la crise de 2008, ainsi qu’aux difficultés conséquentes des entreprises d’obtenir des crédits, en sorte de déployer leurs activités économiques. Depuis cette crise, la situation du financement des entreprises ne s’est pas améliorée, les banques, bien que croulant sous les liquidités, ont en effet perdu toute audace dans leur mission de financement de l’économie réelle.

    L’adage qui dit qu’on ne prête qu’à ceux qui n’en n’ont pas besoin n’a jamais été aussi tangible…

    Voilà pourquoi il est important de développer un panel varié de techniques alternatives de financement des entreprises. C’est vital pour relancer notre économie.

    Le financement participatif est encore trop peu développé en Belgique et en Europe mais il connaît un véritable essor. Selon les chiffres de la Commission européenne, 4,2 milliards d’euros ont été levés en 2015 grâce aux plateformes de financement alternatif contre 1,6 milliard en 2014.

    Si le crowdfunding est un mode de financement par une communauté d’investisseurs via des fonds propres (donc par du capital à risque comme un investissement boursier), le crowdlending se base, quant à lui, sur des crédits. Les crowdlenders  bénéficient donc d’un rendement régulier par le payement d’intérêts fixé préalablement. A l’échéance du prêt, ils reçoivent le capital prêté (voyez notamment LaLibre.be).

    L’affaire Newsmonkey – MyMicroInvest a fait beaucoup du bruit ces dernières semaines en raison des frais prélevés par l’intermédiaire de crowdfunding (MMI) et de la décision de modifier la catégorie d’actions détenues par l’opérateur précité. Ces changements impliquent donc une obligation de céder les actions financées par les crowdfunders. Alors que l’action avait pris 10% en deux années, les participants au financement participatif se sont vu contraints de céder leur participation, avec une moins-value, à cause des 12% de frais prélevés par MMI (frais toutefois prévus dans le prospectus d’émission)! Voilà une nouvelles raison soutenant ma demande de régulation du financement participatif. Ce sont des outils fantastiques dès lors que les banques sont aux abonnés absents mais ils nécessitent un cadre juridique clair pour éviter que le scénario Newsmonkey-MMI ne se répète.

    Ces deux modèles sortent bien entendu du circuit bancaire traditionnel, puisqu’ils connectent principalement des entreprises, petites ou moyennes, avec des investisseurs qui injectent directement leurs fonds dans le circuit économique, sans passer par l’intermédiaire d’un organisme bancaire. Le crowdlending n’est cependant pas synonyme de « peer-to-peer lending » puisque ce sont des particuliers qui prêtent à des sociétés et pas des particuliers à d’autres particuliers, via des plateformes et en dehors des sources de crédits habituelles du système bancaire traditionnel.

    Ceci permet donc, d’une part, aux investisseurs de diriger leur épargne immédiatement dans l’économie réelle avec un rendement attractif et, d’autre part, cela permet aux entreprises d’être en contact direct avec les investisseurs potentiels.

    Je le répète quotidiennement, en tant que responsables politiques on se doit de développer et soutenir ces techniques alternatives de financement et plus spécifiquement s’agissant du financement participatif. Les banques ne jouent plus le jeu, elles croulent sous les liquidités avec plus de 252 milliards qui dorment sur les comptes d’épargne. Il est vraiment temps d’agir.

    Ce constat malheureux est confirmé dans un communiqué de presse[1] de Beci, en date du 28/04/2016, qui rappelle que « 25 % des PME affirment que le manque de financement bancaire constitue un frein pour leur développement » et que « 59% des PME interrogées affirment qu’il est plus difficile d’obtenir un financement de la banque qu’avant la crise financière de 2008 ».

    Il s’agit en réalité d’une étude menée auprès de quelque 200 PME par Look&Fin et Beci dont les chiffres sont interpellants :

    « 40% de toutes les PME interrogées ont demandé un financement à leur banque au cours des trois dernières années.

    91% des entreprises de moins de 10 ans ont dû octroyer des garanties à la banque (contre 35% pour celles qui ont plus de 15 ans d’activité)

    36% des financements accordés s’élevaient à plus de 500 000 euros

    36% des «jeunes» entreprises (< 10 ans) ont dû attendre plus d’un mois avant d’obtenir le financement demandé (versus 16% pour celles de plus de 15 ans) »

    On note aussi, dans cette même étude, que la première justification des refus vient de l’insuffisance des garanties dont disposent les emprunteurs (raison avancée dans 35% des cas), ce qui asphyxie littéralement les plus jeunes entreprises.

    De même, eu égard aux nouvelles formes de financement participatif, l’étude note que si 48% des PME prétendent avoir déjà fait appel à celles-ci, donc en passant en dehors des circuits bancaires traditionnels, il n’en reste pas moins que les sources de financement alternatives les plus courantes sont de deux natures : les ressources propres de l’entreprise et le recours à un fonds d’investissement. Mais, de façon surprenante, on remarque 55% des entreprises interrogées ne connaissent pas les notions de «  crowdlending » ou de « prêt participatif ». Seules 8% d’entres elles ont déjà eu recours au crowdlending ou crowdfunding !

    Devant ce constat et ce manque de proactivité, on voit aussi combien la Belgique est en retard, par rapport à ses voisins européens. A quoi s’ajoute le fait que les incitants fiscaux prévus dans le Tax shelter pour les startups ont un effet de frein sur le déploiement économique, dans la mesure où il faut un délai de 4 ans, pour les PME et microentreprises qui veulent en bénéficier.

    J’ai donc posé trois questions sur cet état des lieux préoccupant.

    Avons-nous des chiffres complets et représentatifs de la part du financement participatif dans le financement des entreprises bruxelloises ?

    Quelle est la part d’entreprises qui font participer leurs travailleurs au capital de leur société ?

    Le crowdlending – qui se caractérise par une certaine rapidité d’action financière – se fait essentiellement par des gestionnaires de plateformes. Les prêts, la sélection des sociétés et les opérations de valorisation font le plus souvent l’objet d’une analyse minutieuse. Pourtant, ce financement n’est évidemment pas sans risque, notamment sur le plan des garanties et sur le plan de la mise au point des règles procédurales d’agrémentation, ce qui fait dire d’ailleurs à certains qu’il s’agit d’une « uberisation » du crédit. Dès lors, avons-nous dans la Région des espaces de formation, d’information, d’incitation, de réflexion, de conseils et également de communications techniques ciblées, pour, d’une part, sensibiliser et informer sur les enjeux du crédit participatif et, d’autre part, assurer un accompagnement et un suivi par monitoring des expériences en matière ?

    Dans sa réponse, le Ministre a rappelé qu’en ce qui concerne les statistiques liées aux projets bruxellois financés via crowdfunding, Impulse dispose d’informations par année et par plateforme. Il en ressort que, sur la période 2013-2015, les différentes plateformes ont financé pour près de 2 millions d’euro de projets bruxellois (sur une total de 6,15 millions à l’échelle belge, soit un peu moins d’1/3). 21 projets bruxellois ont été financés via ce montant. C’est clairement la plateforme Look & Fin qui a financé la part la plus importante (3/4). Le ministre note par ailleurs qu’il n’y pas de statistiques précises disponibles en ce qui concerne les projets bruxellois financés par les plateformes « étrangères » comme kickstarter ou kisskissbankbank, mais que bons nombres de projets bruxellois y ont recours.

    Selon les informations du ministre, Look & Fin est le principal acteur en Région Bruxelloise en matière de crowdlending. Look & Fin a démarré ses activités en 2012, et est devenue la première plateforme de crowdlending en Belgique. Elle a levé en 2015 pour plus de 3,5 millions d’euros de prêts, soit une croissance de de près de 300% par rapport à 2014. Le montant levé au 31 mars 2016 (depuis la création) a dépassé les 7 millions d’euros. Le crowdlending représentait d’ailleurs 68% du crowdfunding total en 2014 (le financement en dons ou récompenses est reponsable pour 25% et les prises de participations ne représente finalement que 7%). Cette activité de crowdlending est donc en croissance, et la Région a appuyé cette dynamique. Finance.brussels a en effet consenti deux prêts Look&Fin. Finance.brussels avait participé à son lancement en 2012 en lui octroyant un prêt de 72,500€. En 2015, un second prêt, d’un montant de 77,500€ lui a été accordé par Brustart afin de développer son activité. Le ministre Gosuin souligne  que Look&Fin investit à ce jour principalement dans des PME bruxelloises, telles que Screening Media, Mamma Roma ou le Saint-Aulaye.

    En ce qui concerne ma seconde question, sur la part des entreprises qui font participer leurs travailleurs au capital de leur société, le ministre n’a pas pu trouver les réponses dans les temps impartis. Par contre, pour ma troisième question relative au rôle de la région pour offrir un appui technique, des formations et des conseils aux acteurs intéressés par le financement participatif, le ministre se veut rassurant. D’une part, Impulse.brussels conseille les entrepreneurs qui souhaitent explorer le potentiel du financement participatif pour leur PME. Des conseillers en recherche de financements sont à la disposition des créateurs et créatrices d’entreprises pour les appuyer dans ce travail. En 2015, on parle de 135 accompagnements en recherche de financement ; et de 32 accompagnements clôturés en 2015 ou dont le financement a été obtenu pendant la période, pour un montant total de 7,2 million d’euros de financements obtenus. D’autre part, le Groupe Srib/finance.brussels peut aussi appuyer ses clients sur ses questions, étant donné ses partenariats avec Look & Fin parmi d’autres.

    Le ministre a souligné que Finance.brussels collabore également régulièrement avec MyMicroInvest, acteur n°1 du crowdfunding en Belgique. MMI propose à son pool de 24,000 investisseurs, principalement des investissements de type intervention en capital. La collaboration entre MMI et finance.brussels a pour objectif de favoriser les levées de fonds des sociétés faisant appel à ses services. Plusieurs sociétés du portefeuille de la SRIB et/ou accompagnées par Impulse ont ainsi levé des fonds au travers d’une campagne de crowdfunding. Le ministre cite à titre d’exemple un exemple : Domobios, société commercialisant une solution innovante de lutte contre les allergies aux acariens et financée par Brustart, a levé 99,500€ en prêt via MMI.

    Le soutien et l’accompagnement de ces mécanismes de crowdfunding est une des mesures visées par le Small Business Act, qui sera présenté au gouvernement dans les prochaines semaines. Le ministre m’a assuré qu’il communiquerait sur son contenu quand il sera approuvé.

    [1]http://www.beci.be/press_corner/hotnews/hotnews_des_membres_de_beci/25_des_pme_affirment_que_le_manque_de_financement_bancaire_constitue_un_frein_pour_leur_developpement/