• La cyberdépendance, une addiction que le monde politique sous-évalue

    Depuis toujours, je porte une attention particulière à la question des différents types d’addiction et de leurs répercussions dans notre société en matière de santé. Je reviens, aujourd’hui, sur une addiction liée à cette gigantesque et géniale révolution qu’est l’internet : la cyberdépendance.

    Il ne s’agit évidemment pas de remettre en question les bénéfices énormes que nous tirons de ce formidable outil qu’est Internet et de la nécessaire transition numérique de notre société, mais plutôt de s’interroger sur les nouvelles formes de dépendance qui en découlent et qui doivent nous pousser, en tant que responsables politiques, à rester vigilant et actifs.

    Depuis une vingtaine d’années, Internet a pris une place considérable dans notre société. Du monde du travail, Internet et ses outils se sont immiscés au cœur de notre vie privée. Du réveil au coucher, nous passons chaque jour de nombreuses heures à utiliser Internet et ses nouvelles technologies, que ce soit pour communiquer, s’informer ou simplement se divertir.

    Le nombre d’heures passé en moyenne devant nos écrans est considérable. Pourtant, le temps que nous y consacrons n’est pas un indicateur pertinent pour parler d’une véritable dépendance au sens clinique du terme. En effet, une grande majorité des gens parvient à contrôler son utilisation, sans que cela ait un effet négatif en terme de santé, dans le travail ou dans la vie sociale.

    On parle de cyberaddiction ou de cyberdépendance lorsque la surutilisation des technologies ou des moyens de communication offerts par Internet entraine chez la personne un sentiment de détresse et des difficultés au niveau psychologique, social ou professionnel[1].

    A l’instar d’autres dépendances, l’addiction à Internet doit être interprétée comme un symptôme, plutôt que comme le véritable problème[2].

    Derrière le mot cyberdépendance, on retrouve différentes addictions comme :

    – La dépendance aux jeux en ligne.

    – La dépendance relationnelle liée au fait de nouer des relations, notamment par les réseaux sociaux.

    – La dépendance au cybersexe.

    – Et le « cyberramassage » ou la recherche compulsive d’informations.

    Preuve, s’il en faut, que l’addiction à Internet et ses technologies sont désormais une réalité, la cyberdépendance sera bientôt reconnue comme une maladie par l’Organisation Mondiale de la Santé.

    C’est pourtant un phénomène encore insuffisamment étudié. L’image de l’adolescent enfermé dans sa chambre pendant des heures à jouer à des jeux vidéos pour représenter la cyberdépendance ne correspond plus à la réalité, telle que décrite par les acteurs et les spécialistes dans ce domaine.

    Selon une étude de 2013 du projet CLICK (Compulsive computer use and knowledge needs in Belgium) de la Politique scientifique fédérale[3], 9,5% des jeunes belges de 12 à 17 ans rencontrent des difficultés à fixer des limites à l’utilisation d’Internet, dont 3% pour qui l’utilisation compulsive de ces outils est dite sérieuse[4]. Cet usage problématique concerne presque tout autant les garçons (54,3%) que les filles (45,7%)[5]. Ceux pour qui l’usage est considéré comme problématique passent deux fois plus de temps en ligne que les autres.

    Pour les jeunes, les jeux vidéo occupent la première place et l’utilisation excessive des réseaux sociaux la seconde. Mais les adultes ne sont pas épargnés puisque ce phénomène touche près de 5,5%[6] d’entre nous, dont 1% de manière inquiétante. L’étude démontre qu’il s’agit plus souvent de femmes (60%) que d’hommes[7]. Les jeux en ligne et les réseaux sociaux sont les principales occupations des utilisateurs compulsifs.

    J’ai donc profité de l’occasion pour poser plusieurs questions à la Ministre Jodogne.

    J’ai rappelé à la Ministre que, le 26 février dernier, elle nous indiquait qu’un groupe de travail intercabinets avait été créé au sein de la cellule politique générale drogue, afin de développer des politiques d’action sur la dépendance au jeu. Or la cyberdépendance ne se limite pas à celle des jeux en ligne, mais elle recouvre une série de dépendances spécifiques qu’il convient d’inclure dans la réflexion.

    J’ai donc demandé à la Ministre si les autres cyberdépendances comme celles que j’ai décrites plus haut étaient aujourd’hui inclues dans les travaux de la cellule politique générale drogue. Suite à la volonté affichée de la Ministre de miser sur l’éducation et la sensibilisation, j’ai interrogé la Ministre pour savoir si de nouvelles campagnes d’information et de formation à l’utilisation d’internet avaient été mises en place dans les écoles et dans nos organismes de formation professionnelle. Puisque ce phénomène ne se limite pas aux plus jeunes, j’ai demandé à la Ministre si de telles campagnes avaient été mises en place dans le monde du travail et si ces campagnes étaient organisées en concertation avec les associations actives dans la lutte contre les assuétudes.

    Je suis ensuite revenu sur la question d’une plateforme de discussion instantanée pour les personnes atteintes d’une cyberaddiction qui permettrait de toucher efficacement le public problématique (une sorte de numéro vert virtuel). Une telle plateforme est à soutenir, dans la mesure où ces personnes sont très actives sur le net et qu’il est dès lors intéressant de leur offrir la possibilité de se confier anonymement comme c’est déjà le cas dans le secteur de la toxicomanie. J’ai demandé à la Ministre si des discussions avaient été initiées au sein du gouvernement à ce sujet.

    Enfin, la sixième réforme de l’État a eu une incidence dans le secteur de la lutte contre les assuétudes. J’ai donc interrogé la Ministre pour savoir comment le financement des associations concernées avait évolué depuis le transfert de compétences.

    La Ministre a commencé sa réponse en rappelant que le groupe de travail institué au sein de la Cellule Politique Générale Drogues se concentre exclusivement sur les problématiques liées aux jeux d’argent et de hasard que ce soit en ligne ou via d’autres canaux. Ce groupe de travail ne concerne donc pas directement la cyberdépendance. Il ne traite donc pas des problématiques liées à la dépendance aux réseaux sociaux, au cybersexe ou au cyberramassage.

    La Ministre est ensuite revenue sur le projet du Collectif Libertalia (Théatre-Action) à Anderlecht. Il s’agit d’un théâtre-action, lancé avec sa collègue Fadila Laanan et qui vise à permettre aux élèves de secondaires, sur base volontaire, de rentrer dans une réflexion sur les dangers liés à l’utilisation d’internet. Il s’agit d’une démarche de création collective. Ce projet a été lancé à l’automne 2016.

    La Ministre a indiqué que ces thématiques n’étaient pas encore abordées dans le secteur professionnel. Il n’y a donc pas à ce jour de campagnes de sensibilisation à l’addiction liée à Internet dans le monde du travail. Il n’y a pas, selon la Ministre, de demande de soutien en ce sens.

    La Ministre est ensuite revenue sur l’idée de création d’une plateforme d’écoute et d’échange sur Internet. Madame Jodogne est d’accord pour dire qu’il s’agit d’un bon outil, mais elle indique qu’il existe déjà de nombreux forums d’échange entre utilisateurs. Aucune association financée par la COCOF ne se concentre spécifiquement sur la cyberdépendance. Il existe également le numéro vert d’Infordrogues pour tout type d’addiction.

    La Région collabore avec la Fédération Wallonie-Bruxelles puisque cette dernière est compétente dans les matières liées au milieu scolaire.

    Enfin, la Ministre a indiqué que la COCOF avait hérité de 5 projets précédemment financés pas le Fond fédéral de lutte contre les assuétudes. Il s’agit du réseau Hépatite C, Pelican, Dune, le projet Syner’Santé des Petits Riens et le projet alcoologie en médecine générale porté par la Société scientifique de médecine générale. Les trois premières étaient déjà financées par la COCOF, les subsides ont été relancés.

    J’ai remercié la Ministre pour ces réponses et je salue bien entendu son action politique. Je crois cependant qu’en cette matière nous devons être beaucoup plus proactifs et précis dans les stratégies politiques qui sont bel et bien en faveur de nos jeunes. La virtualisation et la dématérialisation sont deux inventions techniques majeures qui nous font entrer dans un changement complet de paradigme ou de logiciel de vie sociétale, mais si nous ne sommes pas hyper-vigilants en matière de pédagogie et de didactique, nous risquons de voir cet outil formidable jouer non plus entre nous et pour nous, mais contre nous!

    Le monde politique se trompe en se focalisant sur la dépendance aux jeux en ligne. Comme je l’ai écrit plus haut, la cyberdépendance est un sujet très vaste qui mérite une attention plus accrue de la part des responsables politiques. Internet est omniprésent dans nos vies, or il n’y a pour le moment aucune formation à l’utilisation (critique) d’internet. Cela doit changer. 

    Bien que c’est à la Fédération Wallonie-Bruxelles que revient la tâche ô combien importante d’inscrire un tel cours dans les écoles francophones, la COCOF et la Région bruxelloise ont, pour leur part, un rôle à jouer dans la formation de tous les citoyens à l’utilisation rationnelle de cet outil à double-tranchant.

    Je tâcherai de revenir au Parlement avec ce sujet très rapidement.

    Julien Uyttendaele, député socialiste bruxellois

     

    [1] https://www.aide.ulaval.ca/psychologie/textes-et-outils/difficultes-frequentes/la-cyberdependance-quand-internet-prend-les-commandes/.

    [2] www.infordrogues.be/pdf/educ_perm/2008/cyberdependance.pdf

    [3] http://www.belspo.be/belspo/organisation/publ/pub_ostc/Drug/rDR64_en.pdf

    [4] Idem, p. 49.

    [5] Idem, p. 50.

    [6] Idem, p. 68.

    [7] Idem, p. 69.