• #ArabieSaoudite – Julien Uyttendaele: “L’UE ne peut pas devenir le prétexte de notre inaction”

    Le sujet est grave pour plusieurs raisons et notamment des raisons d’éthiques politiques. Qu’est-ce que cela veut dire un « pays respectable », un « pays fréquentable » ? Comment faut-il faire quand on généralise et que l’on réduit un pays à la somme de ses habitants ? Quels sont les pays que l’on peut considérer comme « respectables » ou « fréquentables » ? Quels sont les critères ? Qui est habilité pour le dire ? On pourrait aligner les questions à l’infini.

    L’Arabie Saoudite est, dans les circonstances actuelles, un bon cas d’école. Il s’agit d’une théocratie médiévale, d’un régime dictatorial dont l’intégration à la Commission de la condition de la Femme est évidemment un scandale.

    Le fait que ceci se soit magouillé avec l’appui de la Belgique est révoltant. Notre Ministre des Affaires étrangères a commis une faute politique et éthique dont on sait avec quelle stratégie il s’en est excusé.

    On ne connaît pas encore à ce stade le périmètre de l’embargo dont le Gouvernement fédéral a annoncé le principe d’organisation. Il va en tout cas permettre au Gouvernement fédéral de se réfugier dans les habits de la bien-pensance : sans un embargo de la part de l’ensemble de l’Union Européenne, l’Arabie Saoudite n’aura pas de difficultés à trouver des fabricants d’armes dans d’autres pays européens. Mais l’UE ne doit pas devenir un prétexte pour ne pas continuer la réflexion à notre niveau de pouvoir. Si aucun consensus n’est trouvé au niveau européen, nous devrons prendre nos responsabilités dans ces dossiers.

    Par ailleurs, si l’embargo se limite aux seules armes à feu et laisse passer les équipements à double usage, on sera également passé totalement à côté de notre sujet. Quel est l’intérêt d’interdire les pistolets de poing et les fusils d’assaut alors que l’on continue à exporter les systèmes de visée pour des canons de chars d’assaut en mouvement ou de missiles d’hélicoptère de combat ?

    Cette histoire a en tout cas prouvé que la matière régalienne que sont les Affaires étrangères au sens large – ce qui inclut le commerce extérieur – ne peut plus rester une chasse gardée du seul exécutif lorsqu’on voit la façon dont celui-ci commet des erreurs lourdes de conséquences.

    Lorsque la question porte sur des relations avec des pays qui violent notoirement les droits de l’Homme, le débat mérite d’être porté dans les assemblées et d’y être tenu en toute transparence.

    Nous ne pouvons pas rentrer dans des logiques économiques et financières. Le « business as usual » ne peut aujourd’hui esquiver les questions éthiques et citoyennes que nous nous posons aujourd’hui ! Si l’argent n’a pas d’odeur, c’est que nos principes s’enrhument. Faire du business sur la mort de civils innocents, ce n’est pas ma vision d’une politique économique réussie.

    J’en profite d’ailleurs pour renouveler mon appel à la tenue rapide d’une séance spéciale de la Commission des Affaires économiques qui soit spécialement consacrée à la politique de commerce extérieur et des missions économiques de notre Région.

    Par conséquent, à la question de mon collègue Cerexhe, de savoir qui serait le mieux placé pour juger quel pays serait « fréquentable » ou non, j’ai envie de répondre : nous, les parlementaires, dans des commissions ad hoc et dans le respect de nos compétences régionales.

    C’est un degré de responsabilité politique qu’il nous incombe de prendre ici, après avoir entendu les avis éclairé de Madame la Secrétaire d’Etat ainsi que des experts d’institutions comme BI&E.

    Un Exécutif n’étant heureusement pas l’autre, mon Groupe et moi-même félicitons Madame la Secrétaire d’Etat pour sa prise de décision d’il y a quelques semaines, qui est en l’occurrence la meilleure, en raison de la nature du régime en place en Arabie Saoudite.

    Dans sa réponse, la Secrétaire d’Etat a commencé par rappeler qu’il s’agissait là d’une problématique complexe puisqu’elle touche à nos valeurs démocratiques. Il s’agit d’un dilemme entre le pragmatisme économique et la promotion des droits humains.

    L’isolation d’un pays ou d’un autre n’est pas une solution selon la Secrétaire d’Etat. Maintenir des relations économiques et diplomatiques peut avoir des conséquences positives et faire changer les choses dans les pays concernés.

    Il est évident que la situation en Arabie Saoudite pose question en matière de respect des droits fondamentaux, des droits de la femme, de la promotion de l’islam radicale en Belgique ainsi que de l’utilisation d’arme vendues par la Belgique et utilisées au Yemen.

    Pour sa part, la Secrétaire d’Etat a indiqué qu’elle n’organiserait pas de mission en Arabie Saoudite tant que la situation ne s’améliorerait pas dans le pays en matière de droits humains.

    La dernière mission économique bruxelloise en Arabie Saoudite a eu lieu en 2014. Depuis Brussels Invest&Export n’y a pas organisé de mission et il n’y a pas de nouvelle mission de prévue.

    La Secrétaire d’Etat a en outre indiqué que Bruxelles ne prendrait que peu de risques financiers à durcir sa politique envers l’Arabie Saoudite.

    Reste la question des missions à venir. Pour cela la Secrétaire d’Etat a indiqué qu’une liste de fréquentabilité était impossible à mettre en place en raison de la difficulté de définir des critères politiques objectifs.

    Cécile Jodogne a tenu a rappeler que son rôle était avant tout de soutenir les entreprises bruxelloises afin de faciliter la prise de contact ainsi que d’assurer pour ces entreprises une stabilité économique et juridique.

    Les entités fédérées se concertent pour les missions qui peuvent poser problème. Ce fut notament le cas avec la mission aux Philippines qui a été remplacée par une mission en Corée du Sud.

    Dans le cadre des missions économiques, la Secrétaire d’Etat rappelle à chaque fois aux entreprises bruxelloises l’importance des droits fondamentaux. Selon elle, la croissance économique, le développement durable ainsi que le respect des droits humains sont trois enjeux qui forment un tout et qui doivent être pris en considération pour chaque mission économique.

    En raison des évolutions géopolitiques, il est nécessaire d’évaluer chaque situation au cas par cas, l’enjeu essentiel devant rester le développement durable, les droits humains et les développement économique.

    Dans ma réplique, j’ai expliqué qu’il ne s’agissait effectivement pas d’une science exacte et que le cas par cas doit demeurer. Isoler un pays n’est effectivement pas une solution toutefois il est important de rester cohérent dans nos valeurs. Un rôle d’impulsion de notre Région est nécessaire si on veut développer le respect des droits fondamentaux dans ces pays. J’ai également exprimé des doutes sur l’absence de représentation politique dans le cadre de mission promouvant les échanges commerciaux avec des pays problématiques en matière de droits fondamentaux. Si ce type de mission est exclusivement fondée sur des intérêts économiques, le role d’impulsion politique qu’il faut préconiser sera absent et le tout à l’économique prendra le pas. Restons vigilants…et cohérents.