• Drogues et sexualités (#ChemSex) : Julien Uyttendaele alerte le gouvernement

    Le vendredi 19 janvier, en séance plénière de la Commission communautaire française (COCOF), j’ai interpellé la Ministre Jodogne chargée de la Politique de la Santé, concernant les pratiques ‘‘chemsex’’ dans notre Région. Mon interpellation était déposée depuis longtemps, bien avant les propos de la Ministre dans la presse!

    Il est un phénomène sur lequel la littérature scientifique commence à livrer des données précises : l’usage des drogues licites et illicites, ainsi que les produits psychoactifs, et leurs effets sur les comportements à risques.

    Dans ce cadre, le « chemsex » est une sexualité où l’on choisit intentionnellement des produits psychotropes, pour augmenter les plaisirs, pour susciter les désirs et pour se désinhiber, sans oublier qu’il s’agit de multiplier et endurer (parfois sur plusieurs jours) les performances sexuelles.

    Ceci comporte cependant des effets lourds, en matière de santé publique : les risques infectieux sont accrus par le relâchement de la vigilance. Les pratiques sexuelles désinhibées et la consommation de drogues s’accompagnent de pratiques dites « hard » (fist-fucking, plan uro, etc.) qui demandent donc des modes de prévention et de soins très spécifiques. Parfois, les effets de la toxicomanie associés aux pratiques sexuelles à risque conduisent à des morts brutales.

    Les drogues utilisées lors de ces rencontres sexuelles entre hommes – pouvant s’étaler sur plusieurs jours – sont fréquemment achetées via Internet, souvent de manière légale et des modifications légères de leurs formules chimiques sont faites de façon artisanale, ce qui rend encore plus difficile le développement d’informations destinées à prévenir et à réduire les risques et les dommages liés à ces produits modifiés.

    Or cette pratique du chemsex se répand de plus en plus, c’est le cas à Paris. Bruxelles, en tant que grande capitale européenne, est apparemment déjà concernée et le sera encore plus.

    Car Bruxelles est une ville cosmopolite progressiste et elle est, par conséquent, un lieu phare de la scène gay, reconnue et appréciée, sans parler des nombreux lieux festifs et de consommation sexuelle, mais aussi les lieux de rencontres dans l’espace public.

    A la lumière de ces constats, s’ajoute que la dernière étude de l’Observatoire du sida et des sexualités (2017) indique que les chemsexers sont à 60% dans la tranche 35-40 ans et que 60% sont célibataires. Ils utilisent principalement ces produits : GHB, méphédrone, kétamine et les méthamphétamines, avec des pratiques à hauts risques comme le « plug annal ». Il faut donc des réponses ciblées et aussi des moyens de prophylaxie adaptés.

    S’il y a bien une prévalence d’usages de drogues nettement plus importante chez les personnes LGBTQIA+, les enquêtes (EMIS 2010, MIRANDOLA 2016, BOURRE 2015, Observatoire du sida et des sexualités 2017) montrent toutes deux phénomènes adjacents : ceux qui sont dans des pratiques chemsex se marginalisent de plus en plus et deviennent de plus en plus vulnérables.

    J’ai dès lors posé plusieurs questions.

    Même si les chiffres sont difficiles à obtenir parce qu’ils ne font pas toujours l’objet d’une déclaration ad hoc, j’ai demandé si la Ministre disposait d’un reporting sur ce pratiques et sur les cas de surdoses.

    J’ai demandé quelle politique de prévention est mise en œuvre à destination du jeune public qui peut être ou bien naïf ou bien décomplexé quand aux risques encourus des pratiques via chemsex et si des projets sont menés par le secteur de la promotion de la santé, en cette matière.

    J’ai également demandé quels sont les moyens mis en œuvre et quelle offre d’actions pluridisciplinaires est apportée dans ce cas, quelles sont les opérations de prévention prévues, quelles informations sont dispensées et quels sont les lieux choisis pour mener ces opérations et selon quels medias.

    Pour accompagner les chemsexers, on sait que l’accompagnement communautaire facilite grandement les choses. J’ai dès lors interrogé la Ministre pour savoir si elle avait des contacts avec des associations « communautaires » spécifiques qui mettent en place des stratégies de prévention appropriées parce qu’elles sont justement en contact direct avec les milieux concernés.

    Enfin, j’ai demandé quel est le cadastre actuel des communautés LGBTQIA+ qui sont dans ce secteur et quels sont leurs soutiens financiers.

    Dans sa réponse la Ministre Cécile Jodogne a indiqué qu’en tant que phénomène émergent à Bruxelles, la problématique du chemsex faisait l’objet d’une préoccupation particulière de la part de certains acteurs de terrain spécialisés dans la réduction des risques liés à l’usage de drogues et dans la prévention des infections sexuellement transmissibles (IST).

    Il s’agit d’une pratique qui semble relativement récente. Il y a quelques années, les acteurs bruxellois de la lutte contre le virus de l’immunodéficience humaine (VIH) avaient prédit que ce phénomène, déjà présent dans plusieurs grandes villes d’Amérique du Nord et d’Europe où le milieu festif gay était bien développé, ferait bientôt son apparition en Belgique et spécifiquement à Bruxelles. C’est désormais bien le cas.

    La Ministre a soutenu en 2016-2017 une enquête exploratoire menée dans ce domaine par l’Observatoire du sida et des sexualités, et plus particulièrement l’Université Saint-Louis-Bruxelles. Cette étude a notamment permis d’évaluer l’ampleur du phénomène sur le territoire bruxellois, d’identifier le profil des personnes concernées par cette pratique, de décrire le contexte dans lequel ces comportements s’inscrivent et de dégager des pistes en matière de prévention et de réduction des risques.

    L’étude comprend notamment une synthèse de la littérature existant sur le sujet, ainsi que les résultats d’une enquête réalisée auprès du public au moyen d’un questionnaire en ligne qui a récolté 362 réponses. Le rapport de cette enquête est disponible sur le site web de l’Observatoire du sida et des sexualités.

    La Ministre a tenu à mentionner quelques éléments qui ont particulièrement attiré son attention :

    – le public des hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes pratiquant le chemsex présente des profils hétérogènes. Ces profils semblent également évoluer avec le temps. Certaines études montrent notamment que, si le phénomène concernait au départ des hommes de plus de 40 ans, il aurait ensuite touché de jeunes hommes dans la vingtaine. La pratique peut concerner majoritairement des personnes séropositives au VIH, mais aussi des personnes séronégatives ;

    – le type de produits consommés est également très variable. La cocaïne, l’ecstasy, le GHB (gamma-hydroxybutyrate), la GBL (γ-butyrolactone), les amphétamines, les poppers (vasodilatateurs), l’alcool et le Viagra sont beaucoup cités dans les études, que ce soit en milieu festif ou dans un contexte sexuel ;

    – la voie d’administration des produits peut aussi varier : ils peuvent être fumés, sniffés ou injectés. Concernant l’injection, la pratique du “slamming”, qui désigne une pratique d’injection en contexte sexuel, soulève de nombreuses questions en termes de risques pour la santé.

    Les études disponibles montrent que bon nombre d’usagers mettent en place des stratégies de réduction des risques permettant de gérer leur consommation, de se fixer des limites, notamment en ce qui concerne les quantités consommées ou les voies d’administration, par exemple en évitant l’injection. C’est plutôt une bonne nouvelle même si nous n’avons pas d’indications suffisamment précises à ce stade.

    Les effets de ces pratiques sur la santé physique et mentale ainsi que sur la vie sociale des usagers peuvent être non négligeables.

    Sur le plan de la santé physique, on peut citer des abcès ou des plaies liés à l’injection, une augmentation de la fréquence des rapports non protégés et donc des risques de contracter une IST, en particulier le VIH et le VHC (hépatite C). Par ailleurs, la consommation de produits psychoactifs peut compromettre les stratégies médicalisées de prévention. Elle peut en effet interagir avec les molécules dans le cas d’une thérapie antirétrovirale pré-exposition ou post-exposition ou lors d’un traitement curatif si l’usager est séropositif. En outre, elle peut diminuer la régularité de la prise de ces traitements.

    Au niveau de la santé mentale, mais aussi d’un point de vue social, les conséquences peuvent être lourdes :

    – fatigue et perte de concentration, avec tous leurs effets délétères dans la vie professionnelle ;

    –  problèmes de dépendance aux produits ;

    – diminution de la santé sexuelle liée à une baisse du plaisir lorsque les usagers souhaitent revenir à une sexualité sans produits ;

    – difficultés financières dues au coût élevé des produits ;

    – problèmes relationnels avec la famille, les partenaires de vie ou l’entourage ;

    – problèmes de consentement aux rapports sexuels sous l’effet des produits, voire violences sexuelles, en raison d’une perte de contrôle lorsque l’on est sous l’emprise de ces drogues.

    Ces risques sont à mettre en relation avec un contexte où les rapports sexuels peuvent être fréquents et avoir lieu avec un grand nombre de partenaires occasionnels, dont la rencontre est facilitée par des applications ad hoc.

    Concernant mes questions, la Ministre a indiqué que les données disponibles à Bruxelles sont celles fournies par l’étude menée par l’Observatoire du sida et des sexualités. Il s’agit d’une enquête ponctuelle qui a permis de mettre en évidence plusieurs conséquences de cette pratique sur la santé. Cette thématique ne fait donc pas l’objet d’un système formel de rapports.

    Des outils existent par ailleurs, comme les recueils de données de l’Institut de santé publique ou de l’asbl Eurotox, mais ils ne permettent pas toujours de cerner les contextes de consommation.

    De plus, une analyse toxicologique n’est pas toujours réalisée en cas de décès. À l’avenir, l’Observatoire du sida et des sexualités poursuivra son analyse du phénomène sous l’angle qualitatif, en examinant notamment le rapport au risque des usagers.

    S’agissant de la politique de prévention et des projets de terrain, les équipes spécialisées dans la réduction des risques et dans la prévention des IST sont attentives au phénomène et intègrent des messages à ce sujet dans leurs outils et dans les échanges qu’ils ont avec les publics concernés. Il s’agit en particulier des associations Ex Æquo et Modus Vivendi.

    Dans le cadre du standstill, Ex Æquo a reçu en 2017 une subvention de 69.000 euros pour son programme de prévention du VIH et des autres IST auprès du public formé par les hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes (HSH).

    Par ailleurs, un groupe de travail sur le “chemsex” a été créé à la fin de l’année 2017 au sein de Breach, le consortium belge sur la recherche dans le domaine du VIH et du sida. Il est composé d’Utopia-Bxl, qui coordonne le groupe, des associations actives dans la prévention pour le public des HSH (Ex Æquo à Bruxelles et Sensoa en Flandre), d’associations spécialisées dans la réduction des risques liés à l’usage de drogues (Modus Vivendi, Projet Lama, Sensoa, Enaden) et d’institutions médicales et hospitalières (Institut de médecine tropicale d’Anvers, hôpital Erasme), ainsi que de l’Observatoire du sida et des sexualités. L’objectif est de dresser un état des lieux de la question, de favoriser le travail en réseau des intervenants sur le sujet et d’établir un plan d’action commun en arrêtant des priorités.

    Enfin, il existe un groupe de parole spécifique pour les “chemsexers”, organisé par la Rainbow House et intitulé “Let’s talk about chemsex”.

    Dans le cadre des appels à projets basés sur le plan de promotion de la santé 2018-2022, plusieurs dossiers mentionnent le “chemsex” comme l’une des problématiques prioritaires en termes de prévention et de réduction des risques. Ils proposent plusieurs stratégies pour y faire face, comme les actions d’information et d’accompagnement des usagers selon un modèle communautaire ou la mise en œuvre d’une recherche-action permettant d’évaluer des stratégies de prévention adaptées aux publics concernés et aux contextes spécifiques des consommations.

    Cette problématique est préoccupante, même si elle concerne une minorité de la communauté LGBTQIA+. Elle doit être abordée en conjuguant l’expertise des acteurs spécialisés dans la réduction des risques en matière de drogues, d’une part, et celle des acteurs spécialisés dans la prévention des IST, d’autre part. C’est ce que préconise le Plan de promotion de la santé, afin de mettre en œuvre une stratégie pertinente face à ce que le plan nomme un risque croisé, parce qu’il se situe au carrefour entre la prise de risques liée à la consommation de drogues et celle liée aux rapports sexuels non protégés.

    Les acteurs de terrain prennent donc ce problème très au sérieux et des initiatives sont prises pour y faire face. Certaines sont soutenues par le Gouvernement francophone bruxellois. La Ministre se réjouit notamment de l’étude menée en 2017 par l’Observatoire du sida, qui a permis une première analyse de la situation.

    La Cocof étant très active, tant dans le domaine de la prévention du VIH que dans celui de la réduction des risques liés à l’usage de drogues, Cécile Jodogne pense que beaucoup d’acteurs disposent d’une réelle expertise. Celle-ci peut être mise au service de cette question, afin de déterminer ensemble des actions innovantes qui concilient absence de jugement, vision de santé publique et autonomie de l’usager. C’est la vision que la Ministre défend à travers les politiques de santé dont elle a la charge.

    Dans ma réplique, j’ai indiqué à la Ministre être rassuré par le fait qu’elle prenait ce dossier au sérieux. Le “chemsex” est en effet un phénomène qui ne fait qu’apparaître et qui risque de prendre de l’ampleur. L’enquête exploratoire était très intéressante pour défricher ce sujet. Je pense par contre qu’il serait intéressant de disposer d’une évaluation plus régulière, afin de surveiller l’évolution du phénomène.

    Nous pouvons espérer qu’il ne s’agira jamais d’un phénomène de masse. Cependant, quand on sait que le nombre d’IST ne diminue pas dans le cadre des rapports HSH, il convient de se remettre continuellement en question et de surveiller l’évolution de ce type de phénomènes, qui aggravent la situation pour les publics à risque.

    Il me semble important de mener une réflexion sur les stratégies de prévention et de réduction des risques. Je me réjouis qu’un groupe de travail ait été constitué à cette fin. Je pense, comme la Ministre, que les acteurs de terrain et le tissu associatif ont un rôle majeur à jouer dans la prévention, l’information et la réduction des risques. Il faudrait sans doute également réfléchir à une politique de communication qui vise à éviter que l’on entre dans ce type de pratiques. Sur ce plan, il est plus compliqué de rencontrer les publics concernés, puisqu’ils ne sont pas encore réellement identifiables.

    Concernant l’analyse toxicologique en cas de décès, je pense que c’est très important, car même en dehors de la question du “chemsex”, nous disposons de très peu de chiffres concernant les surdoses et les décès réellement dus à une consommation problématique de drogue, quelle qu’elle soit.

    J’ai donc invité la Ministre à réfléchir avec nos partenaires – même si cela ne relève sans doute pas des compétences de la Cocof – à une analyse systématique de la toxicologie en cas de décès.

    Je suivrai cette question très importante.

    Mais je ferai aussi en sorte pour qu’elle ne soit pas uniquement médicalisée et que des associations avec des acteurs de terrain soient soutenues dans leurs actions de prévention!