• Acteurs de la lutte anti-gaspillage et la distribution alimentaire

    Invendus à vendre

    Plusieurs associations d’aides alimentaires bruxelloises se sont récemment inquiétées du modèle de fonctionnement d’une nouvelle start-up1 2 active dans la valorisation d’invendus alimentaires.

    J’ai donc demandé des explications à Barbara Trachte, Secrétaire d’État à la Transition économique et à la Recherche scientifique et Alain Maron, Ministre de la Transition climatique, de l’Environnement, de l’Énergie, de la Propreté publique, des Affaires sociales et de la Santé.

    Précisons que les stratégies Be Circular et Good Food sont pilotées par l’administration de la secrétaire d’État Barbara Trachte et celle du Ministre Alain Maron. Les réponses fournies proviennent donc des deux cabinets et administrations respectifs. S’agissant de l’aide alimentaire, quelques éléments de réponse proviennent de la Cocof et de la Cocom.

    L’entreprise en question s’est donné pour mission « de récolter, via une application pour smartphones, les invendus des commerçants pour les revendre à moitié prix (50% du prix affiché en magasin) sur une plateforme. Ce qui ne part pas (au moins 50%) est redistribué dans des associations caritatives ».

    Le modèle économique proposé est donc quasi identique une autre application d’origine danoise, créée en 2015 et lancée en mars 2018 en Belgique, dont Good Food fait également la promotion sur son portail3. L’entreprise propriétaire de cette application se porte visiblement bien et a réalisé en janvier 2021 une nouvelle levée de 25 millions d’euros auprès de ses investisseurs historiques et de ses employés.

    Quant à la startup bruxelloise dont il est question, elle a bénéficié d’aides publiques sous forme de financements ou d’accompagnements de la part de BeCircular 2020, Start.Lab et Réseau Entreprendre4.

    Durant la dernière édition de BeCircular, le projet Grow and prevent de cette SRL a été retenu dans la catégorie alimentation durable.5

    À ce titre la société aurait donc bénéficié, selon le tableau des soutiens financiers Good Foodvi, d’une subvention de 80 000 €. Notons que dans ce même tableau, l’axe Good Food pour qualifier ce projet correspond étonnement à « offre » et non « gaspi » .

    La Secrétaire d’État a tout d’abord rappelé que Be Circular est un appel à projets plurithématique, porté par Bruxelles Environnement, hub.brussels et Bruxelles Économie et emploi. Il est destiné « à soutenir la créativité des indépendants et des entreprises de la Région en vue de développer des activités économiques favorables à l’environnement et à l’emploi local, dans une optique d’économie circulaire. »

    Son volet thématique alimentation durable comprend des projets de valorisation des surplus alimentaires. Ainsi, le projet Grow & Prevent, développé par la srl Happy Hours Market – créée antérieurement à l’appel à projets – a bien pu bénéficier des subventions prévues dans le cadre de Be Circular 2020 à hauteur de 80.000 euros.

    Il faut reconnaître que la Stratégie Good Food met également l’accent sur la revalorisation des invendus alimentaires, soutenue notamment par Bruxelles Environnement et le financement de plusieurs projets.

    • En 20177, 20188 et 20199, l’appel à projets Good Food était destiné au secteur associatif.
    • En 202010, il s’ouvrait également aux start-up et aux entreprises.

    Sur cette ouverture aux projets à vocation commerciale, je n’ai pas obtenu d’explications de la part de la Secrétaire d’État.

    • En 2021, l’appel à projets semble à nouveau s’orienter vers le secteur associatif en soutenant « des projets d’associations actives en Région de Bruxelles-Capitale. »
      « Pour l’année 2017, 55 tonnes d’invendus ont été regagnés via les projets directement subsidiés par Good Food. Cela représente 1.206.304 repas sauvés soit les trois repas quotidiens de 1000 personnes pendant un an. xi »

    Or, en 2020, cette entreprise estimait avoir sauvé du pilon 260 tonnes de nourriture.12

    Le descriptif sur le site de 1819.brussels évoque de nombreux déplacements et des contraintes d’horaires :

    • Concrètement, le camion de collecte et vend des produits qui sont sur le point d’atteindre la date de péremption, fournis gratuitement par ses magasins partenaires (généralement des supermarchés).
    • Dès 19h30, les denrées alimentaires sont mises en vente à moitié prix sur l’application et sur le site web. Les clients ont jusqu’à 21h pour faire leurs achats en ligne.
    • Ils viennent ensuite récupérer leur marchandise le soir même à un point de rendez-vous au camion frigorifique.
    • L’ensemble des produits non vendu est livré et offert gratuitement à des associations.13

    Précisons en outre qu’il s’agit, au vu des photos promotionnelles, d’un modèle de camion frigorifique fonctionnant au carburant Diesel.

    J’ai justement interrogé la Secrétaire d’État sur les critères environnementaux pris en compte dans le cadre de l’éligibilité aux subventions et plus particulièrement ceux de l’année 2021, mais ma question demeure sans réponse.

    Gageons que le type de carburant utilisé n’en n’était pas un…

    De même, je n’ai pas eu d’information quant au le soutien éventuel apporté au transport par vélo cargo, notamment grâce à des acteurs existants dont certains sont déjà soutenus ou ont été soutenus par becircular.

    L’appel à projet be.circular pour l’année 2020 mentionnait pourtant« quatre critères essentiels » : adéquation aux objectifs de l’appel à projets, impact environnemental, faisabilité économique et technique, et potentiel de création de valeur économique et d’emplois dans la Région bruxelloise.14 »

    Concernant le volet « emploi », cette entreprise emploierait, selon les sources 7 à 8 emplois fixes et ferait travailler 10 étudiants.

    Il convenait de vérifier l’exactitude des chiffres avancés et surtout d’en savoir plus sur les statuts et les types de contrats de ces emplois dits « fixes » .

    La Secrétaire d’État a avancé le chiffre de 9,5 équivalents temps plein au sein de la société. Toutefois elle n’a pu donner aucune information sur la part de jobs étudiants, la répartition des types de contrats à durée indéterminée ou déterminée ou encore les aides à l’emploi éventuelles liées à ces postes.

    À mon sens la lutte contre le gaspillage alimentaire mérite le soutien de toutes les initiatives, associatives et privées mais pas à n’importe quel prix et certainement pas au détriment des associations de première ligne.

    Qu’en pensent les premiers concernés : les acteurs de terrain ?

    Ils se sont montrés inquiets à juste titre face à l’émergence d’acteurs privés qui pourraient porter préjudice au gisement de l’offre dont certaines structures bénéficient aujourd’hui gracieusement de la part de commerces de bonne volonté.

    Cette crainte est confirmée dans l’étude « Corona virus Tous égaux face à la crise ? Regards croisés d’acteurs du secteur de l’alimentation durable bruxellois » , menée de mars 2020 à janvier 2021, réalisée dans le cadre de la stratégie Good Food et soutenue par le programme Good Food.

    L’étude révèle un « phénomène actuel, indépendant de la crise: la raréfaction et la capitalisation des invendus. Face à une distribution classique d’une part qui réserve une grande part de ses invendus à des acteurs tels que Too Good To Go ou Happy Hours Market et d’autre part, à une distribution durable et coopérative (Farm, Barn, Beescoop) qui n’a presque pas d’invendus et qui auto-gère ceux-ci, le secteur de l’aide alimentaire doit jongler entre diversifier et trouver de nouvelles sources d’approvisionnement et alimenter un volume croissant de bénéficiaires.15 »

    En matière de lutte contre le gaspillage alimentaire, la complémentarité avec le travail des associations de première ligne luttant contre la précarité est indispensable.

    Il me semble également essentiel de rester attentif quant au spectre des acteurs et leur bonne cohabitation.

    Notre région a la possibilité et le devoir d’orienter les aides publiques vers les projets qui visent à soutenir les plus défavorisés et les acteurs de terrain.

    Or, la couverture géographique ne semble pas non plus avoir été prise en compte afin de favoriser une répartition couvrant les quartiers les plus défavorisés.

    Les hubs logistiques de la start-up sont situés à Ixelles, Ganshoren, Forest, Saint-Gilles et Jette.

    C’est clairement insuffisant pour une action efficace !

    Cette couverture géographique resterait quoi qu’il en soit déficiente et nous devrions donc y travailler à couvrir l’ensemble des communes de la Région.

    Un rapport intitulé « Benchmarking. Invendus & aide alimentaire » à été réalisé en 2013 à la demande de Bruxelles Environnement et de la Fédération des Services sociaux – Fédération des Services sociaux bicommunautaires (FdSS-FdSSBxvi).

    On peut supposer que les décisions d’octroi de subsides dans le cadre des appels à projet BeCircular / Good Food se sont appuyées au moins partiellement sur ce Rapport.

    Je n’ai toutefois pas eu de réponse sur ce point ni sur la réalisation d’un nouveau benchmarking réalisé depuis celui de 2013.

    La Secrétaire d’État a rappelé que le besoin d’aide alimentaire s’est accru depuis le début de la crise sanitaire et qu’en matière de lutte contre le gaspillage alimentaire et contre la précarité, la complémentarité entre les acteurs est indispensable.

    Deux appels à projets sur la mise en œuvre du droit à l’alimentation pour les plus vulnérables ont également été soutenus par la Cocof et la Cocom, chacune des administrations disposant d’une enveloppe de 500.000 euros.

    Soulignons que cet appel à projet est fois cette soumis à des critères pertinents :

    • il est limité aux organisations ayant la forme juridique d’asbl ;
    • les critères de sélections se sont inspirés des recommandations du Rapport Durabilités et pauvreté du Service de lutte contre la pauvreté (2019) concernant l’alimentation durable et la pauvreté ;
    • les critères de localisation géographique de l’action par rapport à l’ensemble des projets proposés sera prise en compte lors de l’analyse des candidatures.xvii

    En février 2021, un appel a été lancé à l’attention du secteur associatif francophone et bilingue de la Région Bruxelles-Capitale.

    Cet appel visait également à soutenir les organisations de la société civile en vue d’élaborer des propositions concrètes pour garantir le droit à l’alimentation.

    En complément et dans le cadre de la stratégie Good Food, Bruxelles Environnement lance d’autres appels à projets répondant à des objectifs différents du dispositif Be Circular.

    Néanmoins à ce jour, rien de garantit la bonne coexistence et la complémentarité d’acteurs marchands ou non marchands dans le secteur de l’économie circulaire et la valorisation des invendus alimentaires en particulier.
    On peut se demander si des mesures règlementaires spécifiques sont requises.

    La Secrétaire d’État a rappelé que la logique de mise en œuvre lors de la stratégie Good Food 1 était, d’une part, de permettre aux acteurs de l’aide alimentaire d’organiser leurs processus de récupération et, d’autre part, de favoriser la mutualisation des ressources logistiques et humaines entre ces mêmes acteurs, afin qu’ils structurent la récupération d’invendus à l’échelle de la Région.

    Ces liens sont désormais notamment établis grâce au projet de logistique collaborative (LOCO) soutenu, porté par la Fédération des services sociaux. Le projet LOCO prend la forme d’une concertation entre les acteurs de l’aide alimentaire et fédère plusieurs antennes locales en Région bruxelloise.

    Concernant la quantité d’invendus regagnée via les projets directement subsidiés par Good Food chaque année depuis la création de l’appel à projet, l’évaluation de la première stratégie Good Food indique qu’elle a permis de soutenir des projets de récupération d’invendus alimentaires totalisant collectivement 2.500 tonnes et redistribués sur l’ensemble de la période.

    Rappelons que la période prise en compte est de 5 ansxviii et que pour les années 2019 et 2020 cumulées, le réseau LOCO indique avoir récolté et redistribué 1980 tonnes d’invendus alimentaires.xix

    Si la Secrétaire d’État relève que l’aide alimentaire dépend aujourd’hui essentiellement des invendus du secteur de la distribution et que seuls 11 % des invendus des supermarchés belges sont redistribués et valorisés, le rapport Good food est plus nuancé en mentionnant simplement « qu’en moyenne 11 % des aliments retirés des rayons de supermarchés belges sont donnés » sans précisions sur la redistribution et la valorisation.

    Le rapport ne donc aucune information quant à l’état des 89 % restant des aliments retirés. Il ne faudrait donc pas conclure avec certitude à l’existence de « considérables volumes » qui « doivent encore être captés pour éviter le gaspillage alimentaire, répondre aux besoins et permettre aux différentes activités de coexister, dans une visée complémentaire. »

    « La Région demande que tous les acteurs impliqués dans la lutte contre le gaspillage alimentaire et l’aide alimentaire collaborent dans le respect des contraintes et réalités de chacun. Elle les appelle à le faire dans un souci de solidarité avec les personnes en situation de vulnérabilité et dans le respect de la dignité de celles-ci. »

    Dans ce but, Bruxelles Environnement a proposé la mise en place d’une médiation organisée dans le courant de ce mois d’octobre entre Happy Hours Market et les acteurs de l’aide alimentaire, dont des membres du projet LOCO.

    Toutefois la Secrétaire d’État n’a donné aucune information sur les acteurs concernés ni sur leur nombre.

    Cette médiation aura pour objectif d’aboutir à une charte de collaboration qui prend en compte les contraintes et besoins de chacun, et clarifie les engagements des deux parties dans le dispositif. Cette médiation sera menée par un acteur professionnel de la médiation, neutre vis-à-vis de la problématique.

    Je serai particulièrement attentif aux résultats de cette médiation !

    Mon inquiétude demeure quant au développement de projets commerciaux qui pourraient à terme faire main basse sur les invendus.

    Aujourd’hui, les associations et les banques alimentaires croulent sous les demandes et actuellement les invendus sont une source d’approvisionnement – l’unique pour certaines structures – dont le secteur ne peut pas se passer.

    Elles doivent garder la priorité et être soutenues !

     


    1 Des associations d’aide alimentaire bruxelloises dénoncent le modèle Happy Hours Market. RTL, Agence Belga, 21/05/2021
    2 Le modèle de Happy Hours Market dénoncé, la start-up se défend. BX1 avec Belga, 2 04/05/2021
    3https://goodfood.brussels/fr/contributions/too-good-go-lengagement-portee-de-smartphone
    4 Grow and Prevent_Happy Hours Harket. 12/03/2021
    5 38 projets sur 96 ont été sélectionnés par le jury, pour un budget total de subsides de 2.897 millions € BeCircular.be Edition 2020
    6 <a  » href= »https://goodfood.brussels/sites/default/files/inline-files/AnnexeII_TAB_Subsides_GoodFood_2015_2020.pdf »>Annexe II : Tableau des soutiens financiers Good Food de BE/BEE entre fin 2015 et 2020
    7 https://environnement.brussels/thematiques/alimentation/action-de-la-region/appel-projets-alimentation-durable/good-food-un-nouvel « à toutes les associations actives en Région de Bruxelles-Capitale qui désirent mener un projet en rapport avec l’alimentation durable.(…) aussi bien les petits projets (à partir de 2.000 euros) que les projets de plus grande envergure, avec un maximum de 50.000 euros. »
    8 https://environnement.brussels/thematiques/alimentation/action-de-la-region/appel-projets-alimentation-durable/appel-projets-good « à toutes les associations actives depuis au moins un an en Région de Bruxelles-Capitale (asbl, aisbl, association de fait, fondation d’utilité publique) ainsi qu’aux acteurs économiques bruxellois porteurs de projets à finalité sociale (par exemple une coopérative) qui désirent mener un projet en rapport avec la lutte contre le gaspillage alimentaire.»
    9 https://environnement.brussels/news/appel-projets-good-food-2019-destination-des-associations « Vous travaillez dans le secteur associatif, vous déployez vos actions et activités sur la région bruxelloise et souhaitez développer un projet d’ampleur et d’innovation dans le domaine de la Good Food ? Ou vous êtes plusieurs associations, et vous souhaitez co-porter un projet exemplaire ? Cet appel à projets est pour vous ! »
    10 https://goodfood.brussels/fr/news/be-circular-edition-2020-preparez-votre-dossier-de-candidature « Si votre start-up, entreprise ou asbl propose une activité économique innovante autour de la Good Food, orientée vers plus de durabilité et de circularité, relevez le défi et lancez-vous ! la clé, un soutien financier de la Région de Bruxelles-Capitale pouvant aller jusque 200.000€. Les projets seront évalués selon quatre critères essentiels : adéquation aux objectifs de l’appel à projets, impact environnemental, faisabilité économique et technique, et potentiel de création de valeur économique et d’emplois dans la Région bruxelloise.»
    11 https://goodfood.brussels/fr/contributions/la-recup-dinvendus-pour-tous « Les projets sélectionnés peuvent compter sur un soutien financier allant de 15.000 € à 75.000 € et peuvent s’étaler sur deux ans maximum après l’entrée en vigueur du subside. »
    12 Luc Van Driessche. https://www.lecho.be/entreprises/alimentation-boisson/happy-hours-market-la-start-up-antigaspi-essaime-a-namur/10303659.html. 05/05/2021
    13 https://1819.brussels/blog/ces-entrepreneurs-qui-changent-notre-mode-de-vie
    14 https://goodfood.brussels/fr/news/be-circular-edition-2020-preparez-votre-dossier-de-candidature
    15 Corona virus Tous égaux face à la crise? Regards croisés d’acteurs du secteur de l’alimentation durable bruxellois – Réseau des acteurs Bruxellois pour une alimentation durable – Étude réalisée dans le cadre de la stratégie Good Food et soutenue par le programme Good Food. Mars 2020 à Janvier 2021
    16 Catherine Closson. Benchmarking. Invendus & aide alimentaire. Octobre 2013
    Mission réalisée à la demande de Bruxelles Environnement et de la Fédération des Services sociaux – Fédération des Services sociaux bicommunautaires (FdSS-FdSSB), et présentée dans le cadre de la Table ronde « Invendus & aide alimentaire » du 15 octobre 2013 à Bruxelles.

    17 https://ccf.brussels/appel-a-projets-de-soutien-au-droit-a-lalimentation-et-aide-alimentaire/
    18 https://goodfood.brussels/sites/default/files/inline-files/GoodFood_Evaluation2016_2020_RESUME_FR_FINAL.PDF
    19 https://www.fdss.be/fr/concertation-aide-alimentaire/projets/reseau-loco/

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